L’Histoire qu’on mérite

7 avril 2012Philippe-Antoine Demers
Catégorie :Culture

Les résultats d’une étude de la Fondation Lionel-Groulx nous confirmaient récemment que les trois quarts des étudiants du Cégep quittent sans avoir eu de cours d’histoire du Québec. À un moment où le débat sur les accommodements raisonnables semble déjà étrangement loin derrière nous, les débats entourant les lois mémorielles en France peuvent être source d’inspiration. Ce débat qui opposait la communauté historienne française et plusieurs communautés issues des anciennes colonies françaises opposait aussi et surtout l’histoire et la mémoire.

La commémoration en 1998 de l’abolition, en 1848, de l’esclavage par la France n’a pas manqué à l’époque de soulever la colère des communautés de descendants d’esclaves. La campagne, baptisée « Tous nés en 1848 » provoqua des manifestations massives le 23 mai 1998 dénonçant « l’oubli » des luttes, des soulèvements d’esclaves en Martinique en 1847 et de Saint-Domingue (Haïti), devenue la première république noire en 1804. Cette conjoncture particulière marquée par les revendications mémorielles et le « besoin de mémoire » a mis rudement à l’épreuve la cohésion sociale française et a provoqué des pressions de toutes parts visant à, ni plus ni moins, légiférer la mémoire.

Plus tard, en 2001, la loi Taubira élargira la portée de la loi Gayssot qui condamnait déjà la remise en question des crimes contre l’humanité de l’Allemagne nazie. Cette loi reconnaît l’esclavage comme étant des crimes contre l’humanité. Cela dit, la loi Taubira va plus loin dans le devoir de mémoire puisqu’elle revendique pour l’histoire de l’esclavage une place méritée dans les programmes d’enseignement scolaire et les programmes de recherches.

Histoire et mémoire

Les débats que suscitent les lois mémorielles interpellent les politiciens, les historiens et la société civile. Les lois mémorielles remettent au goût du jour la relation qui unit la mémoire et l’histoire, justement parce que les débats qu’elles suscitent font apparaître, tour à tour, la mémoire et l’histoire comme suspecte, manipulable, voire dangereuse.

Le fameux devoir de mémoire représente pour certaines communautés un besoin de reconnaissance. Peut-être faut-il voir là une faillite de l’histoire à intégrer ces mémoires communautaires dans le récit national. Le besoin de mémoire, d’une mémoire réparatrice et génératrice d’identités qui ne soit pas dissoute dans une mémoire collective est particulièrement criant dans nos sociétés de moins en moins homogènes culturellement.

Les historiens, alarmés par les lois mémorielles, réclament une liberté totale. L’histoire analyse le passé par l’intermédiaire de l’analyse objective des traces de ce passé. En cela, la pratique de l’histoire de manière libre et réfléchie est une des conditions fondamentales de toute société qui se prétend démocratique. Le débat sur les lois mémorielles montre des historiens craintifs devant l’établissement de vérité officielle, qu’ils voient comme une forme de censure et une entrave à leur travail.

La mémoire fait plutôt appel aux émotions qu’à la raison. Elle restitue l’affectif du souvenir. C’est l’objectif principal des commémorations. Cependant, la mémoire a pour particularité de fixer la charge émotive du passé, de rendre l’événement commémoré immuable. En plus, d’après le spécialiste des questions d’histoire et de mémoire, l’historien Jacques Le Goff, l’histoire est plus aisément manipulé par l’esprit de son temps et les caprices de sa société d’expression que la discipline historique. On a qu’à penser au tollé qu’avait soulevé la reconstitution de la bataille des plaines d’Abraham dans le cadre du 400e anniversaire de la ville de Québec. Elle était perçue par beaucoup comme la célébration d’une défaite et, incidemment, comme un affront de la part du gouvernement conservateur.

Pendant ce temps, au Québec…

L’histoire et la mémoire sont indissociables puisque l’existence de cette dernière est la condition essentielle au travail historien. Depuis le débat sur les lois mémorielles en France, (qui s’est soldé par un vote des parlementaires en faveur d’un « moratoire » sur celles-ci) la question des esclavages n’a jamais été autant étudiée par les historiens.

Au Québec, il ne fait aucun doute l’enseignement de l’histoire au Québec laisse à désirer, pas seulement au collégial. Nous avons besoin de meilleurs programmes d’histoire, mais ne doit-on pas souhaiter également une explosion des revendications de la part des multiples communautés mémorielles du Québec. Notre passé nous intéresse-t-il et saisissons-nous collectivement l’importance de le connaître? Si nous sommes forcés aujourd’hui de constater la faillite de nos programmes d’histoire et le peu d’intérêt de nos jeunes, c’est peut-être que notre mémoire fait défaut. Et c’est un problème qu’il n’appartient pas seulement aux historiens de résoudre.

L’auteur est étudiant à la maîtrise en histoire et fait partie des collaborateurs du collectif récemment publié par les éditions GGC, Quand le passé ne passe pas, sous la direction de Jean-Pierre Le Glaunec et Genviève Piché.


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