La foi conservatrice de la gestion de l’aide canadienne au développement

8 avril 2012Gabrielle Gagnon

Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement fédéral conservateur, il y a maintenant six ans, bon nombre de citoyens se sont montrés inquiets devant les positions controversées défendues par le premier ministre Harper, tant sur les questions sociales, environnementales qu’économiques. En matière de politique étrangère, la gestion de l’aide au développement international n’est pas sans soulever plusieurs préoccupations, de par les tendances qui semblent s’esquisser dans les règles d’attribution du financement des organismes de coopération.

Soumise à de multiples pressions, l’aide internationale canadienne se confessionnalise de plus en plus sous les conservateurs, accordant une place grandissante aux organisations religieuses sur le terrain. Mises en lumière par François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH) de l’Université de Montréal, ces tendances caractérisant l’aide l’humanitaire canadienne d’aujourd’hui révèlent qu’elle « s’institutionnalise davantage et tend à perdre certains des repères dont [elle] disposait ».

Nouvelles orientations à l’ACDI

L’Agence canadienne de développement international (ACDI), principal bailleur de fonds des organisations non gouvernementales pour le financement de leurs projets, applique depuis l’automne 2010 une nouvelle politique de modernisation et d’efficacité de ses partenariats. Les organismes de coopération sont désormais contraints de participer à des appels d’offres compétitifs axés sur la gestion de résultats à plus court terme. Qui plus est, selon les règles mises en place, 80 % des fonds alloués par l’Agence, concentrés dans 20 pays ayant été jugés prioritaires, doivent répondre aux priorités et aux thèmes établis par le gouvernement, plutôt que par ceux des organismes, pourtant observés sur le terrain. La conformité des pays sélectionnés avec les orientations canadiennes en matière de politique étrangère constituait d’ailleurs un critère de sélection pour figurer sur la liste. Spécialiste de la politique étrangère canadienne à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, le professeur David Morin y voit « une volonté évidente du gouvernement de reprendre le contrôle des orientations en matière d’aide au développement ».

Lors de l’assemblée générale annuelle du Carrefour de solidarité internationale en octobre dernier, le directeur général, Marco Labrie, exprimait d’ailleurs son inquiétude devant les nouvelles orientations de l’ACDI, qui viennent compromettre la pérennité d’un volet d’éducation au public à la solidarité internationale. « Ils ont raison d’être inquiets, en cette période marquée par l’austérité budgétaire, une certaine défiance vis-à-vis des fonctionnaires et la volonté d’imprimer la marque conservatrice sur la politique canadienne », reconnaît le professeur Morin. Plusieurs organisations aguerries qui étaient financées depuis plusieurs décennies se sont vu couper les vivres par le gouvernement conservateur sans explications détaillées, dont le Conseil canadien pour la coopération internationale (CCCI), Droits et Démocratie, Kairos et Alternatives.

Quand religion rime avec coopération

En marge de ces coupures, le gouvernement Harper semble confier un rôle grandissant à des groupes religieux dans le déploiement de projets d’aide humanitaire. En effet, depuis qu’ils ont été portés au pouvoir, les conservateurs ont fait tripler le nombre d’organisations issues d’églises chrétiennes qui s’adonnent à la coopération dans des pays dévastés par des catastrophes naturelles. La représentation confessionnelle est particulièrement éloquente au sein du PAGER (Policy and Advocacy Group for Emergency Relief), un comité de coordination de l’aide humanitaire d’urgence composé de diverses organisations non gouvernementales, du ministère des Affaires étrangères du Canada et de l’ACDI. En effet, des 28 organisations privilégiées qui siègent au PAGER, plus de la moitié ont des fondements religieux, et 10 ont été récemment incluses dans le comité à l’initiative du gouvernement Harper. Bénéficiant de la confiance du gouvernement, les membres du PAGER ont rapidement accès à des millions de dollars afin de coordonner les opérations d’urgence dans des zones ravagées.

Si François Audet reconnaît que l’aide canadienne au développement international a déjà été caractérisée par la présence d’organisations religieuses, il ajoute que plusieurs d’entre elles se sont déconfessionnalisées dans les années 1980, et que le problème réside davantage dans la recrudescence de cette montée religieuse sous l’impulsion du gouvernement Harper. Il indique en outre que nombreuses sont les nouvelles organisations chrétiennes n’ayant pas démontré leur expertise, alors qu’elles côtoient au PAGER des organismes dont la notoriété est solidement implantée, comme la Croix-Rouge, CARE et Oxfam. « Cette tendance à la confessionnalisation est problématique, dans la mesure où le prosélytisme de certaines de ces ONG ne rime pas toujours avec expérience et compétence en matière d’aide au développement », ajoute le professeur Morin.

En terminant, il sera intéressant d’observer comment le gouvernement conservateur poursuivra la réorientation de sa gestion de l’aide au développement international et quelle place y tiendront les associations confessionnelles, alors que de nombreux pays récipiendaires de l’aide humanitaire canadienne connaissent des conflits identitaires et religieux.


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