Le lendemain de veille espagnol

8 avril 2012Jeanne Séguin-Laflamme
Catégories :Économie | Immigration | Société

En principe, dans un journal communautaire, on lit des nouvelles de sa communauté, mais vous conviendrez qu’il est parfois bon de voir ailleurs si on y est pour ensuite apprécier et supporter avec une vigueur renouvelée les bonheurs et malheurs de notre quotidien. Depuis trois mois, je vis de l’intérieur la situation malheureuse de l’Espagne, un pays frappé de plein fouet par la crise économique mondiale

Les nouvelles sont mauvaises pour l’Espagne depuis un peu plus de trois ans. Reconnu pour son art de vivre et son ambiance de fête, le pays vit actuellement un lendemain de veille douloureux, dont les conséquences affecteront sa population pour plusieurs années encore. Bien plus qu’une crise financière, l’Espagne vit une crise de développement, comme en témoigne son taux de chômage dépassant les 20 %, un record dans les pays industrialisés. Mais que s’est-il passé pour que la fête se termine si brusquement ?

Certains disent que la chance n’existe pas, que lorsqu’une bonne préparation rencontre l’opportunité, souvent hors de notre contrôle, survient l’événement chanceux. Suivant cette logique, la malchance se produirait donc lorsque la mauvaise préparation rencontrerait le mauvais contexte. Et bien, c’est ce qui s’est passé avec l’Espagne : une coïncidence dévastatrice.

Depuis la dernière décennie, la spectaculaire croissance économique espagnole a été propulsée principalement par l’industrie de la construction. Selon les données de l’OCDE, en 2007, le taux de croissance de l’Espagne était de 3,8 %, supplantant ainsi l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, qui croissaient à un rythme moyen de 2,5 %. Selon Rafael Pampillon, professeur à l’Instituto de Empresa, cette croissance aurait été possible grâce à l’arrivée massive d’immigrants, de taux d’intérêt bas, de politiques fiscales favorables et de fonds européens, facteurs propices au développement du secteur immobilier.

En 2008, l’année du naufrage de Lehman Brothers, la «brique» (le secteur de la construction et de l’immobilier) contribuait pour 18 % du PIB national et faisait travailler 13 % de la population espagnole, sans compter son influence indirecte sur d’autres secteurs, notamment l’industrie du meuble. Selon le quotidien espagnol El Mundo, plus du tiers du PIB espagnol reposait alors sur la construction et la vente de ces demeures, obtenues facilement à crédit. À titre comparatif, pour la même année, la construction au Canada employait 7,2 % de la population et participait pour 4,7 % du PIB, selon Statistiques Canada.

Ainsi, jusqu’en 2007, le secteur immobilier a agi comme un formidable levier pour l’Espagne, mais l’erreur de complaisance a été fatale pour le pays : n’ayant pas cherché à diversifier ses activités et comptant sur un euro fort (mais défavorisant ses exportations), la chute de liquidités dans les marchés mondiaux due à la déroute de Wall Street a mis abruptement un terme à la croissance. Et les vrais problèmes ont commencé : se voir accorder un prêt bancaire devient une mission impossible, les entreprises stagnent, des postes sont coupés, le chômage monte, le déficit public augmente, les dettes s’accumulent, la confiance se perd, le gouvernement de Zapatero rame pour rassurer les marchés financiers en appliquant une rigueur budgétaire, et la population s’indigne devant ces coupes aux antipodes du contrat social de gauche préalablement établi par leur gouvernement socialiste. La zone européenne est déchue, divisée et appauvrie par les comportements irresponsables de mauvais joueurs : l’Italie, la Grèce et le Portugal.

Mais à quoi peut ressembler un pays en crise, si près de la faillite ? Je m’attendais à brandir à mon retour une collection de photos du genre World Press Photo illustrant le désœuvrement humain face à l’échec du capitalisme. Pourtant, pas de longues files de gens cernés et tristes devant les bureaux d’assistance sociale, pas d’homme en complet-cravate usé fouillant dans les poubelles, pas de restaurant vide à l’heure de l’apéro, pas de rue commerciale déserte… ou presque.

Bien sûr, les commerçants se plaignent d’une baisse de l’achalandage et de la difficulté qu’ils ont à faire sortir le porte-feuille de leurs clients. Toutes les statistiques nationales dénotent également une baisse notable de la consommation des foyers, mais ce ne sont pas les gros consommateurs qui ont été affectés par cette crise. Les Espagnols de souche, instruits, occupant des postes dans des entités privées ou publiques, demeurant dans les grandes villes ou leurs environs – bref, ceux qui sortaient au restaurant le samedi soir, faisaient du magasinage le dimanche, conduisaient une voiture familiale et se payaient des vacances à la mer en août – ont continué de le faire, malgré la crise.

En fait, selon une étude du ministère espagnol du travail et de l’immigration, la perte des emplois a surtout affecté les secteurs industriels et de la construction, secteurs comportant une main d’œuvre souvent peu qualifiée et dans lesquelles les communautés immigrantes sont nombreuses. Si le taux de chômage double parmi cette population, celui des jeunes de moins de 25 ans dépasse les 40 %. Le 15 mai dernier, des milliers de ces jeunes ont d’ailleurs clamé leur indignation en occupant pendant plus d’une semaine la Puerta del Sol de Madrid, place centrale de la ville, faisant ainsi connaître à travers le monde le Mouvement 15-M, nouveau mouvement pacifique appelant à une démocratie réelle et dénonçant les abus du marché.

Il n’en demeure pas moins que depuis trois ans, l’Espagne vit sa période la plus trouble depuis le retour de sa démocratie en 1975, après près de 40 ans de dictature franquiste. Politiquement, José Luis Rodriguez Zapatero, chef du PSOE (Partido Socialista Obrero Espanol), a été réduit à néant. Surnommé le « mort-vivant » par les médias espagnols en raison de son immobilisme durant la crise, Zapatero a jeté la serviette au mois de juillet dernier en annonçant des élections législatives anticipées le 20 novembre prochain, soit quatre mois avant la date initialement prévue (mars 2012). Malgré l’impopularité du dirigeant, il semblerait que la gauche espagnole ne soit pas morte car, selon les derniers sondages, le candidat socialiste Alfredo Perez Rubalcaba recueillerait 31,8 % des votes, un peu moins que le favori conservateur Mariano Rajoy du PP (Partido Popular) avec 47,4 % des voix. Qu’importe le vainqueur, l’emploi sera la priorité de ce nouveau gouvernement.


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