Radio-Gesca, le PPP de la convergence

8 avril 2012Francis Poulin
Catégorie :Technologie

Le 18 avril 2011, Québecleaks, un site similaire à Wikileaks, mettait en ligne une entente entre la Société Radio-Canada et le quotidien « La Presse ». Ce document, qui date de 2001, est une entente de promotion croisée. Québecleaks ne sortait pas un scoop : le document avait été rendu public par Patrick Bourgeois en mars 2008 et mis en lumière à maintes reprises par la journaliste Sophie Durocher. Force est tout de même de constater que dans notre coin de pays, on n’en avait pas beaucoup entendu parler.

Il faut dire que les journalistes de la société d’État et de Gesca furent plutôt timides sur le sujet. En fait, nous n’avons pu trouver aucun article ni aucune entrevue publiée à ce propos après le scoop de Patrick Bourgeois. En 2008, Radio-Canada affirmait que l’entente « avait pris fin ». Pourtant, plusieurs journalistes et analystes s’entendent sur le fait que l’accord général de 2001 a seulement été remplacé par de multiples ententes ponctuelles. À voir le nombre de journalistes de « La Presse » qui continuent d’aller en ondes, on peut difficilement croire que Radio-Gesca n’est plus.

La mince ligne entre promotion et indépendance éditoriale

Pour l’année 2008-2009, le Syndicat des communications de Radio-Canada (SCRC) a répertorié 292 interventions faites par les journalistes du groupe Gesca sur un total de 835 collaborations. Cela représente 34 % du contenu livré par des journalistes issus de la machine de presse québécoise. Sophie Durocher a déjà dénoncé le fait qu’à une certaine émission matinale, ce n’était non pas seulement un, mais six invités du journal « La Presse » qui étaient conviés, à au moins une occasion. Et, en plus de prendre la place d’autres collaborateurs, ces derniers ont reçu un salaire de la société d’État !

Quoi qu’il en soit, les deux joueurs semblent prêts à nier les conséquences potentielles de cette convergence. Au point 2 de l’entente de 2001, on peut lire que « la présente entente n’aura aucune incidence sur la liberté éditoriale de chaque média ». Comme si les signataires étaient les mieux placés pour juger des effets de cette entente…

Par ailleurs, le professeur Marc-François Bernier, analyste des médias, a exposé clairement les conséquences néfastes de ce genre de convergence sur la diversité de l’information dans son livre « Journaliste au pays de la convergence », dont nous avons fait l’analyse dans une chronique l’an dernier.

Radio-Cadenas

Mme Durocher s’interrogeait d’ailleurs avec justesse sur la raison de cette alliance : « La radio de Radio-Canada n’a pas de concurrent. Il n’y a pas de pub à leur radio. Pourquoi joue-t-elle au jeu de la concurrence ? »

La question pourrait être autrement formulée : « Quel intérêt Radio-Canada retire-t-elle d’une telle convergence ? » La SRC continue pourtant de garder le silence, alors que le principe de transparence des institutions d’État devrait normalement s’ y appliquer. Les citoyens devraient avoir un accès complet à ce genre d’entente, qui module notre compréhension et notre approche du pouvoir médiatique. Par ailleurs, il devrait y avoir une forme d’éthique qui dicte et encadre ce genre d’entente.

Il semble pourtant que l’institution journalistique n’est pas aussi prompte à faire respecter le droit du public à l’information quand il est question de fouiller sous son jupon. C’est d’ailleurs seulement depuis 2004 que la SRC est contrainte de se plier à la Loi sur l’accès à l’information.

Combien d’ententes confidentielles de ce genre ont-elles déjà privé le public des vrais éléments qui lui permettraient de comprendre le milieu des médias?

C’est la même pensée du cadenas qui sévit dans les ententes secrètes d’Hydro-Québec. Tout ça principalement parce qu’à l’ère des PPP, le secteur public est forcé de jouer selon les règles de l’entreprise privée. En attendant un vent nouveau, le CRÉMI continuera du moins son travail de veille médiatique et attendra patiemment que Québecleaks sorte enfin un document réellement confidentiel. À quand le Hydrogate ?

L’auteur travaille au Collectif régional d’éducation sur les médias d’information (CRÉMI).


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