Ultimatum au tribunal de la sécurité sociale canadienne et de sa police en cravate

21 mai 2013Francis Poulin
Catégories :Culture | Poésie

Ce poème fut présenté par l’auteur lors de la Journée internationale des travailleurs et travailleuses, le premier jour de mai de l’an deux mille treize, à l’invitation de Solidarité populaire Estrie.

Je m’adresse à vous dans la seule langue qu’il me reste.

Parce que trop d’inquiétudes vous furent adressées dans la langue humaniste de Rabelais pour ne récolter que vos gargantuesques bêtises fonctionnaires. Que vous vous êtes soustraits des arguments comptables étalés dans la langue de Friedman. Comme pour ceux légalistes, aux accents de défis, qui vous furent servis dans un latin austère. Même les mots en courbette dans la langue de votre reine n’ont pas su atténuer votre royale ignorance.

Alors je m’adresse à vous dans la langue qu’il me reste. Celle qu’on apprend sur le tas, qui te colle au palais rien qu’à force d’en baver. Avec la langue pas cher payée, la langue de peu de moyens. Celle qui prend feu du moment qu’on lui donne le souffle. De ce verbe tison qui vous chauffera l’oreille, j’ai à vous dire la dure-de-comprenure de colère qui me tenaille l’estomac.

Demain, quand vous perpétuerez le saccage de l’assurance collective que mes ancêtres ont saigné à avoir, vous ne serez plus des travailleurs. Vous serez devenus des bourreaux anonymes et je n’aurai plus de scrupules à blasphémer sur votre cas.

Vous, mes étroits magistrats
mes affinés de la coupe intégrale
mes bouchers, mes dégraisseurs de fonds publics
mes voleurs de grands chemins qui règnent tout le long de la transcanadienne
mes robots de la grosse shop de pensées en conserve

Aujourd’hui, on ne vous fêtera pas car vous ne faites pas un travail. Vous suivez les ordres. Pire, vous suivrez les quotas de chômeurs à couper, comme d’autres avant vous l’auront fait en tuant les plus faibles pour libérer de l’espace dans les camps. Vous n’êtes pas différent, vous tuerez à petit feu et les morts, comme vos gestes, resteront anonymes.

Vous ne comprenez rien au travail. Votre vie ne fut qu’une succession d’opportunités, de pyramides à grimper, de culs à lécher et de silences à garder. Vous n’aimez pas votre travail, vous aimez votre salaire et vous ne comprenez pas pourquoi il serait impensable de ne pas juste prendre la job qui passe. Impensable de ne pas juste changer de ville ou de village pour quêter un salaire. Vous ne comprenez pas ce qu’est l’enracinement coincés dans vos banlieues qui s’étalent. Pas plus que vous ne semblez comprendre toute la poésie d’un métier qu’on a transmis comme un feu sacré. Il vous est impensable de croire qu’une vie soit indissociable de l’ouvrage qui l’habite. Comme il vous est impensable de croire que la tradition de charpentier remonte à des millénaires et que ce n’est pas les courbes de la croissance économique qui soutiendront vos édifices quand ils seront mûrs pour une révolte sans nom.

Aujourd’hui, nous fêterons nos victoires, nos batailles à venir et panserons nos défaites en riant de nos erreurs à gorge déployée. Nous fêterons dans nos familles dysfonctionnelles où l’on s’en câlisse de distinguer le bon grain de l’ivraie, le jobbeux de l’étudiante, le B.S. du ti-boss, le partiel du temps plein, l’ancienne fille du ti-caille. Aujourd’hui, nous reconnaîtrons le travail de chacune et chacun, leur labeur journalier, ces solives sociales qui tiennent le monde en place. Aujourd’hui, nous célébrerons cette dignité qui est leur, peu importe le nombre d’heures qu’ils ont punché pour un boss.

Parce que demain, vous leur parlerez dans la langue qu’il vous reste. La langue des muets, des fins de non-recevoir, la langue du refus qui crache au visage, la langue hachurée qui coupe court au débat. La langue qui cachette des enveloppes pour des lettres de menaces.

que vous écrirez à tous les flans mous
à toutes les jobbeuses pas exportables
à tous les fraudeurs saisonniers
les marmottes qui hivernent
à tous les becs sucrés qui n’aiment pas le goût du viol

à tous les puddings qui chôment en famille

Vous direz qu’ils sont présumés coupables de voler l’argent qu’ils ont cotisé toute leur vie, parce que leur métier s’exporte pas dans un pipeline.

Vous écrirez toutes les raisons qui motivent votre arnaque, dans une langue qui fonctionne. Écrirez vos pourcentages, vos faits incontestables dans la langue du copier / coller. Dans la langue qui parjure le sermon d’égalité que l’on fait en naissant, vous écrirez sans fin que la sécurité sociale est un leurre pour tirer vers le bas le prix de l’humanité. Vous écrirez le mot travail sans en connaître l’histoire ni l’implicite colère qui l’a fait se dresser contre tout esclavage.

Vous écrirez en vain, dans une langue étrangère. Il n’y aura personne pour comprendre. Ni personne pour recevoir vos lettres. Nous serons dans la rue, à parler la seule langue qu’il nous reste.


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