Une meilleure version de lui-même (4 de 8) | Brûlée à la Brûlerie

6 juin 2013Evelyne Papillon

La dernière fois, Vincent et moi avions été au Café Bla-Bla. Mon pouding chômeur à l’érable était délicieux, mais l’attitude de mon amoureux m’avait laissé un goût amer. Cet homme de crocs mignon est attaché à sa viande, à son fast-food, à ses habitudes. En même temps, si j’applique cela à notre relation, ça veut dire qu’il me sera fidèle et ne se tannera pas de moi pour un rien.

C’est difficile de le faire parler, il est plus réservé. Je pense qu’il sera comme un bon vin, meilleur avec le temps. Parfois, il me soûle avec ses habitudes de vieux garçon et parfois je m’en fous. Dans ses bras, j’oublie mes plans de rénovation intérieure de celui qui fait battre mon cœur. Les vieilles maisons ont leur charme, les vieux garçons aussi.

J’avais rencontré Vincent sur le réseau full-contacts. Dans ce tas de gars pressés et banals, il ressortait par sa gentillesse et son humour. Sa beauté était subtile, mais se dévoilait au fil des jours. Il était surtout simple. On parlait de choses agréables du quotidien. Un peu de tranquillité dans mon esprit agité. Quelques folies dans ma vie trop sérieuse.

Je ne pouvais pas m’imaginer le creux en arrière de cette belle attitude. La nature a horreur du vide, et moi donc. J’aimerais remplir mon homme de connaissances et d’expériences significatives. Je voudrais qu’il ait une opinion sur ce qu’il voit, fait et entend. Qu’il commence à réfléchir à ce qui l’entoure. Tu ne resteras pas imbécile heureux longtemps, je serai le bulldozer dans tes idées reçues, mon amour.

Cette fois, nous allons à la Brûlerie de café. C’est mon idée, parce que lui resterait à la maison. L’ordinateur et le téléviseur occupent une bonne partie de son univers. Mais si tu veux sortir avec moi, tu dois sortir avec moi. Sinon, je ne comprends pas ce que font ensemble deux êtres que tout sépare. Se reproduire? Je ne suis pas contre se pratiquer, mais encore, ça ne doit pas être le seul but d’un couple, il me semble.

Une musique jazz joue dans le café. Nous sommes bien calés dans nos fauteuils de cuir. Je savoure un thé chai et lui, un café noir. Je lui demande ce qu’il pense de l’immense toile que nous avons sous les yeux.

« Ben, elle est grande.  »

« D’accord, mais comment tu l’interprètes, qu’est-ce que tu vois quand tu la regardes? »

« Ben c’est en noir et blanc. Je n’en voudrais pas dans mon salon, c’est pas mon genre. »

« Est-ce que tu vois des formes dedans? Un personnage? Une ambiance?  »

« Non. »

« T’es ben plate! »

« Ben là! Je te réponds ce que je pense, c’est pas ça que tu veux? »

« Regarde, moi, je vois deux édifices, puis un ciel menaçant. C’est peut-être la vision que l’artiste a de la ville, quelque chose de sale, de triste. »

« C’est poussé, ton affaire. Moi, je trouve qu’une toile, c’est fait pour être beau. Faut que ça représente des choses que je connais. Mettons un paysage de campagne, ça, c’est une toile que je prendrais chez moi. »

Il ne comprend rien de rien à l’abstrait. Il a un manque cruel d’imagination. Je suis brûlée de ce genre de conversation. Brûlée à la Brûlerie, ben oui. Je voudrais qu’il voie la beauté des choses complexes, qu’il sorte un peu de sa zone de confort. J’ai toujours eu des Salvador Dali dans mon salon, pas des natures mortes. L’art n’est pas fait que pour être joli. Il peut brasser aussi, dépayser, inventer. Le cerveau de Vincent est binaire : il aime ou il n’aime pas. Et moi, il m’aime, voilà l’heureux problème auquel je dois faire face. Car pour ma part, contrairement à sa perception monochrome, je vois la vie en technicolor.

Je souligne l’importance des arts dans ma vie. Il ne m’obstine pas, il ne m’approuve pas non plus. Réaction minimale, précaution maximale. Ou est-ce indifférence totale? J’ai l’impression de déranger même si j’ai parlé tout bas. Mon discours était enflammé et nous sommes entourés de travailleurs et d’étudiants, les écouteurs aux oreilles, qui pianotent sur leur portable. La Brûlerie est parfois comme une bibliothèque avec des repas. Vincent se détend en lisant la section des sports du journal sur la table vitrée. J’observe encore les toiles et m’invente des tas d’histoires jusqu’à ce qu’il me lance : « Bon, on y va-tu, là? »

Dans le stationnement de la Maison du cinéma, Vincent rit de moi parce que j’ai passé tout droit devant son auto. « Ça voit plein d’affaires dans un tableau, mais c’est pas capable de reconnaître un char! » Touchée. Je n’ai pas réussi à l’intéresser à l’abstrait et en plus, il se moque de moi. Mon cœur saigne en technicolor.


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