Un quartier dans le désert

1 août 2013Marianne Verville
Catégorie :Lettre ouverte

Depuis déjà quelques semaines, j’entends de moins en moins souvent le va-et-vient des camions de livraisons dans la cour du Provigo de la rue Belvédère. Même si, aux yeux de certains, les « bip-bip » de recul, les portes qui claquent, les moteurs qui roulent pouvaient paraître un désavantage, pour moi, ce n’en était pas vraiment un : j’avais une épicerie derrière chez moi. Je me résous à parler au passé car les tablettes à moitié vides semblent tout droit sorties de l’ancienne URSS.

L’annonce de la fermeture de mon épicerie m’a profondément déçue. Pas que c’était la meilleure épicerie en ville : on l’appelait parfois amicalement notre « gros dépanneur ». Mais contrairement à un dépanneur, je pouvais y trouver des produits frais en quantité raisonnable, de relativement bonne qualité. En un sens, j’évitais le gaspillage en allant plus souvent à l’épicerie au lieu d’accumuler des produits qu’au final je n’aurais pas consommés à temps. Ça fait partie des qualités d’un commerce de proximité.

Miroir, miroir, dis-moi à quelle épicerie j’irai

Maintenant que le Provigo de la rue Belvédère est fermé, que ferons-nous, les gens de mon quartier et moi? Lorsque j’en parlais avec certaines personnes, ça revenait toujours un peu au même : « Oui, mais tu as le IGA et le Super C en bas de la côte, c’est pas trop loin. » Certes, quand tu es en forme et prêt à remonter une bonne côte avec ton épicerie dans les bras! Parce qu’il faut qu’on se le dise, c’est un quartier qui n’est pas des plus favorisés, avec une bonne proportion de personnes âgées et d’étudiants, qui donc venaient bien souvent faire leur épicerie à pied. Il y avait aussi régulièrement des voitures dans le stationnement, c’est sûr, mais on ne peut pas dire que pour eux, la fermeture va être si contraignante. C’est quand on fait son épicerie à pied qu’on comprend l’importance d’avoir une épicerie, même petite, pas trop loin.

J’entendais aussi une caissière me dire : « Oui, mais il va y avoir une navette une fois semaine pour le Provigo à la Cité du Parc ». D’accord, mais il faut vraiment ne pas avoir grand-chose de prévu dans sa vie – genre pas de travail ni de cours – pour se forcer à faire son épicerie toujours à la même heure chaque semaine. De plus, devant l’attitude de la compagnie qui semble se foutre de la qualité de vie de mon quartier, mon envie de les encourager à leur nouvelle méga succursale est assez près de zéro.

Une désertification alimentaire programmée

C’est que la décision de fermer le Provigo de la rue Belvédère, au-delà des données économiques et démographiques, a une incidence majeure sur l’urbanisme. Ce départ va créer un nouveau désert alimentaire à Sherbrooke. Ce terme signifie, selon la définition québécoise, que les habitants de ce secteur n’ont pas accès, dans un rayon de 500 m à pied, à des produits frais comme des fruits et des légumes. Après un « savant » calcul sur Google Maps, j’ai découvert que j’habiterais à 600 m de ma source de fruits et légumes frais la plus proche, à la suite de la fermeture. Alors que je me croyais quand même moins éloignée d’une épicerie que certains de mes concitoyens ayant fréquenté le Provigo de la rue Belvédère, j’ai eu une sorte de choc : si j’habite à 600 m, plusieurs résidents du coin sont au moins à 1 km d’une épicerie! Tous ces chiffres peuvent paraître peu, mais quand on traîne des sacs lourds, quand on a de la difficulté à se déplacer, quand on n’a pas les moyens de se payer un taxi, voire le transport en commun, c’est beaucoup.

Par ailleurs, si on prend la définition américaine du désert alimentaire qui est nettement plus large, c’est-à-dire habiter à plus de 1,6 km (1 mile) d’une épicerie, certaines zones de l’arrondissement Mont-Bellevue entrent dans cette catégorie. On peut penser notamment au secteur de la rue Évangéline, là où passe le circuit d’autobus 14, ou à celui de la rue Lalemant, non loin de l’entrée au Parc du Mont-Bellevue. Et pendant que ce problème crucial pour la bonne alimentation et la santé de la population prend du gallon, que font nos élus? Rien, ou presque.

La Ville joue les indifférentes

Selon les dernières informations obtenues par Entrée Libre, en décembre 2012, aucune étude sur les déserts alimentaires n’avait été effectuée et n’était non plus dans les plans de la Direction de la santé publique de l’Estrie, alors qu’à Montréal, on se penche sur la question depuis 2010. Ainsi, bien qu’un montant de 310 000 $ ait été alloué aux organismes communautaires de la région en 2012 afin de contrer le problème de la sécurité alimentaire, on ne peut pas dire que le quartier Mont-Bellevue ait été nécessairement ciblé par cette démarche, ni que le problème de désert alimentaire ait été abordé, d’autant que l’annonce de la fermeture du Provigo de la rue Belvédère est survenue en février dernier.

Nos représentants municipaux prétendent qu’ils ne peuvent empêcher une entreprise de déménager, mais il faut se rappeler qu’au départ, il a fallu que la ville approuve, ou à tout le moins n’empêche pas, le zonage commercial de la Place de la cité et la construction d’édifices à grande surface avec autant d’étages à cet emplacement. Quoi que nos élus en disent, la ville a toujours une influence sur le développement de son territoire, de par son comité d’urbanisme, notamment, mais aussi par des congés de taxes, comme on l’a vu avec l’Hôtel Times, ou par d’autres subventions pour la revitalisation de bâtiments.

C’est sans parler de l’impact de cette fermeture sur les autres commerces du quartier, déjà peu nombreux. Si moins de gens circulent dans le coin, ils seront moins portés à s’arrêter au petit restaurant, à la friperie, à la coiffeuse du coin, etc. On risque d’assister tranquillement à une dévitalisation du quartier, déjà peu dynamique en ce qui a trait aux commerces de proximité.

Et pour l’avenir?

Maintenant que le sort en est jeté pour mon épicerie, je me pose une question : y a-t-il moyen de renverser ce nouveau problème d’absence de produits frais dans le quartier? Plusieurs possibilités ont été évoquées : marché bio, épicerie solidaire, point de cueillette pour des paniers de légumes et viandes locaux, etc. Reste à voir si la communauté du quartier va se mobiliser et si la ville souhaitera inciter un mouvement à cet effet. Pour ma part, je ne compterais pas trop sur d’autres chaînes pour s’approprier l’espace vacant au coin Belvédère et McManamy : trop petit, trop vieillot… Ce n’est plus qu’un trou dans la vie alimentaire de mon quartier.


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