Les Trésors enfouis d’Éva-Senécal

14 décembre 2013Sylvain Vigier
Catégorie :Culture

C’est un conte de Noël, la saison est là. Blanc dehors, sur les arbres et les toits ; des couronnes aux portes, guirlandes lumineuses de rouge, d’or, de vert sur les façades. C’est un conte de Noël et il se passe au bout de la rue.

Là, ici, à côté de chez toi ou alors pas loin en un coup de bus. Ça se passe dans une grande bâtisse un peu à l’écart des trajets quotidiens. Elle est plutôt jolie d’ailleurs, cette demeure, mais c’est finalement rare qu’on traine à coté : les bars, le lac, la rivière, les amis, la job aussi sont ailleurs. Ou sinon, c’est que t’es un sacré veinard. Tu rentres dans cette maison comme tu veux. Pas besoin de sonner, juste t’assurer que quelqu’un est bien là pour t’accueillir. Une fois les larges portes passées, prends l’escalier en bois puis, une fois arrivé à l’étage, laisse-toi guider par la lumière qui baigne la pièce à travers les vitres. C’est là qu’est enfoui le Trésor d’Éva-Senécal.

Là, t’es comme Rackham le Rouge – le Johnny (Caraïbes) Depp de Belgique – avec sa cale ras-la-gueule de coffres de bijoux et de rhum. T’es comme l’Oncle Picsou dans sa piscine de pièces d’or. Tu plonges la main et t’en ressors à chaque coup une pépite. Tiens ! Regarde ! Regis Loisel et Jean-Louis Tripp, Magasin Général, huit volumes de l’épopée d’un dépanneur en veuvage, d’un restaurant «  à la mode française de Paris  », d’un prêtre qui n’aime plus dire la messe, de tout le village de Notre-Dame-du-Lac et des années 1920 au Québec. Juste à côté, dans le même coffre – qu’on appelle ici rayonnage, va savoir pourquoi – tu tombes sur Peter Pan mis en forme et en couleur, à nouveau par Loisel. As-tu déjà vu un Capitaine Crochet si hargneux et fragile ? Un Monsieur Mouche en amour complet ? Une fée Clochette aussi bien roulée, coquette et garce à souhait ? Et Peter ? Ha ! Peter ! Des bouges de Londres au Pays Imaginaire, la poudre de fée a-t-elle été suffisante pour t’envoler ?

La salle n’est pas vaste mais des coffres, y’en a plein et plein, de toutes sortes, ce qui fait que t’es toujours tenté d’aller en ouvrir un autre et de fantasmer sur ce qu’il renferme. Y’a les gros coffres massifs, ceux qui contiennent des histoires au long cours. Checke donc ben ça : Alan Moore et ses Watchmen ou son V, not for victory mais bien V, pour Vendetta. Certains ont en revanche l’air plutôt sérieux, trop pour en espérer de bons moments. Puis finalement, par cupidité – qu’on appelle ici la curiosité, va savoir pourquoi – on l’ouvre et on découvre les enquêtes et les Reportages dessinés de Joe Sacco, en Palestine, en ex-Yougoslavie, chez les Amérindiens, partout où ça chauffe. Sérieux mais tendre, c’est possible aussi avec Etienne Davodeau et Les Mauvaises Gens qui ne sont rien de moins que ses parents, pionniers de l’organisation syndicale dans le milieu ouvrier rural. Goûte aussi à sa Lulu femme nue, un régal de beauté banale et révolutionnaire, d’engagement et de refus.

Plein, je te dis, plein ! Tous entassés, empilés, coincés, ça regorge, ça déborde. Juste à plonger la main et tu te retrouves avec Pilules Bleues de Frederik Peters, histoire d’amour rongée par le virus et soutenue par le plaisir de vivre avec l’autre. Tu te payes une tranche de rigolade et de fresques Formica-Punk avec les Notes de Blog de Boulet. Tu écoutes la musique de l’Iran en dégustant le Poulet aux Prunes de Marjane Satrapi. Au hasard, tu pioches une collection Aire Libre (éditions Dupuis), et c’est le jackpot assuré pour de nouvelles images et d’autres histoires.

Dans tout ce fatras plus ou moins ordonné, cet amoncèlement erratique, toutes ces perles, ces pépites, ces trésors, c’est la tête qui te tourne. C’est un symptôme du syndrome The Ecstasy of Gold décrit par E. Morricone et S. Leone. C’est une affaire bien documentée, disponible au rez-de-chaussée, dans de vrais bacs à BD.


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