La louve du Loubards (Monogame en série, épisode 4)

9 juin 2014Evelyne Papillon

J’avais trouvé un gars tellement simple que ça ne se pouvait pas. Et… ça ne se pouvait pas justement. La journée où j’avais quitté le Salon de thé en beau maudit après des discussions improductives à propos de politique, je m’étais ressaisie. J’avais rebondi, accepté bien vite la réalité : j’étais encore seule. Mais je me sentais l’énergie d’une louve ce soir-là. J’ai donc été au Loubards en solo. Les louves n’ont pas besoin d’amies, du moins, pas tout le temps, pour sortir et s’amuser.

J’ai passé une bonne heure à danser sans parler à quiconque. Même pas d’alcool dans le corps, juste le rythme de la musique bien fixé aux hanches. Défoule-toi, que je me disais, danse aussi fort que tu es déçue. Puis je suis allée à la salle de bain et en ressortant, un homme m’a abordée. Il m’invitait à danser avec lui. Ce n’est pas dans mes habitudes de danser à deux, mais je trouvais l’invitation si polie et flatteuse que je n’ai pas résisté. Il avait cette façon d’être présent sans m’envahir, de poser ses mains sur moi sans attente. Je respirais dans son cou, me collais de plus en plus. Il était musclé avec un petit ventre, confortable. Il riait de moi parce que je disais toujours « J’adore cette chanson ». Il avait raison, je m’emballais facilement et pas que des airs qui jouaient.

Nous avons été sur la terrasse pour nous entendre parler. J’ai appris qu’il s’appelait Mario et qu’il était ingénieur. Il n’avait pas d’âge, plus vieux que la moyenne de mes conquêtes, mais pas si vieux que cela n’en fasse une cible hors de portée. Bien qu’il ne connaisse rien à mon métier, il s’enthousiasmait à tout ce que je lui disais. Nous étions deux enfants qui rient pour rien. Son sourire entraînait le mien et j’en avais mal aux mâchoires.

Puis nous sommes allés manger au Charlie et il me parlait comme s’il me connaissait depuis toujours. Sa main caressait la mienne comme si nous étions déjà plus que des amis. Plus que des amis, mais pas tout à fait un couple. Peut-être juste des tourtereaux temporaires. Mais il dégageait plus que cela, une apparente envie de se poser, de commencer une nouvelle histoire.

Il se mit à me dire qu’il avait une fille. Je figeai sur ma chaise. Bien sûr, il était plus vieux, il devait avoir eu toute une vie avant moi, ce que je pouvais être conne ! Je l’imaginais parfaite, le genre qui donne envie de faire des bébés à son tour. Une créature de robes légères, avec un rire touchant, des mains minuscules qui construisent des châteaux de sable, des yeux qui se ferment pendant une histoire de princesse.

Il y avait moi, assise en face de cet homme parfait avec une fille sûrement aussi parfaite, qui venait de réaliser que ça ne collerait pas entre nous. Je n’ai jamais voulu d’enfant, même pas ceux des autres, et je commençais dès maintenant mon deuil de cette relation qui semblait si prometteuse.

Nous sommes allés faire l’amour chez moi le lendemain, j’étais encore un peu dans le déni, mais quand il a repoussé nos rendez-vous trois fois parce qu’il s’occupait de sa fille, j’ai compris dans quoi je m’étais embarquée. Cette planète a besoin d’enfants. Les enfants sont des êtres admirables qui nous changent et nous obligent à devenir des personnes meilleures. Mais je n’en veux pas, c’est une certitude. Je sais que je passerai à côté de plein de merveilleuses relations de couple à cause de ce critère compliqué. Mea maxima culpa à mes parents et à mes amours, mais je n’ai pas l’âme d’une maman.

Il y a des adultes qui se cherchent constamment, qui peinent à s’occuper d’eux-mêmes, qui courent après leur énergie, qui en ont plein les bras de leur propre nombril. Et leur demander d’enfanter serait ne pas comprendre les démons avec lesquels ils se battent. Ce n’est pas une forme d’égoïsme, mais une conscience de ses propres limites et intérêts.

Les mecs bien qui veulent s’engager, mais ne veulent pas d’enfants, ça existe ? C’était bien la première et la dernière fois de ma vie que je croyais voir l’amour dans un bar. Entre ça et les sites de rencontre, je ne sais pas ce qui est le plus moche. Tout s’est passé si vite… Je n’ai jamais eu de talent pour prendre mon temps. N’empêche, il m’avait fait rêver un peu. Je ne lui reproche rien, je me reproche plutôt à moi d’être si complexe.


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