Danse lassante (Exercice d’indépendance, épisode 2)

18 avril 2015Evelyne Papillon

Il y avait six mini roses dans le pot. Six amies si élégantes qui mettaient du piquant dans mon appartement. Trois seulement ont tenu le coup. Je ne sais pas ce que je leur ai fait. Peut-être avaient-elles besoin que je leur fasse écouter du classique? Je ne pouvais pas savoir qu’elles n’aimeraient pas le dernier CD de Jean Leloup… Je blague, mais c’est pour cacher ma déception. Si je ne suis pas capable de m’occuper d’une plante, comment puis-je espérer m’impliquer dans plein de projets? Mon altruisme serait-il donc si limité?

J’ai commencé les cours de danse. C’est un désastre. D’abord, on est toujours face à un immense miroir, ce qui fait ressortir tous nos défauts physiques. Je n’ai pas envie d’être face à moi-même, j’ai envie de m’oublier dans une activité. À qui est donc ce grand front? Comme les leggings désavantagent la silhouette! Ce que je peux être maladroite… La coordination ne se trouve pas dans mon bagage génétique. Je savais que je souffrais de dyscalculie, cette difficulté avec les mathématiques et l’orientation dans l’espace, mais là c’est une claque en pleine face. Si seulement il y avait au moins une autre élève qui se trompait constamment entre sa droite et sa gauche… Mais non, il fallait que je sois la seule perdue.

L’enseignante, dans un effort d’équité, vient nous voir une par une pour nous corriger et ne laisse passer aucune erreur alors que nous tentons de la suivre. Elle nous fait souvent remarquer que nous sommes crispées et qu’il faut viser l’élégance et arborer le sourire lorsque nous dansons. Je comprends tout à fait son idée et je sais qu’elle ne fait que son travail, mais je me sens incompétente. En matière de chorégraphie, j’arrive à peine à suivre la danse d’Hélène (Je mets le doigt devant…), ce honteux classique de mon secondaire.

Dans le vestiaire comme dans le cours, je ne parle à personne. L’univers de ces femmes me semble tellement éloigné du mien. Elles semblent gentilles, mais sans plus. Nous n’avons pas d’affinités. Elles ont l’air parfaitement heureuses dans ce cours. Je ne me sens presque pas comme une extraterrestre! Elles doivent être en meilleure forme ou avoir déjà suivi d’autres cours de danse avant. Ou alors c’est encore plus insultant.

Juste à l’idée que nous puissions monter un spectacle vers la fin de la session, je flippe. Il n’est pas question que j’aille m’humilier devant monsieur et madame tout le monde. «Regarde la fille là-bas comme elle est toujours une mesure en retard!» «Ouin, ça paraît que c’est le groupe débutant.» «Oh, elle est en train de perdre son top en paillettes!» Bon, peut-être que je suis un peu négative, mais n’empêche, je sais comment je me sens et je ne me sens pas capable de les suivre.

En plus, comme si mes pas à l’envers ne suffisaient pas, les cents métalliques de ma jupette se décousent et tombent à qui mieux mieux pendant que je pseudo-danse. Ça roule partout dans le local et je cours comme une folle pour les récupérer. L’enseignante nous suggère de pratiquer ce que nous avons appris à la maison. Moi, j’ai déjà tout oublié. Je ne suis pas kinesthésique, bon. J’écris des notes dans des cahiers quand je veux retenir quelque chose. Dans mon corps, peu de choses s’inscrivent. Peut-être que cela explique pourquoi je suis aussi souvent passée d’un corps à l’autre sans peine.

Mais c’était mon ancienne vie. Maintenant, après mes tas de belles rencontres, j’ai bien l’intention d’apprendre à me connaître, moi. Peut-être que la danse, ce n’est pas mon fort. Je pourrais me contenter d’aller voir des spectacles, d’écouter de la musique ou même de danser seule chez moi n’importe comment, mais avant tout il me faut lâcher ce cours qui ne me correspond pas. Je pensais que ce serait un loisir, j’avais oublié que cela comportait son lot d’apprentissages. Il faut de l’humilité pour apprendre et moi, je suis une boule d’orgueil sur deux pattes. Je suis embêtée quand je ne suis pas bonne tout de suite dans une discipline.

Les voies de l’épanouissement personnel sont impénétrables. Mon rythme à moi est lent, contemplatif. J’aime observer les oiseaux. Flatter les chats de ruelle. M’asseoir dans le salon sous les rayons de soleil. Discuter de la vie avec une amie durant tout un après-midi en savourant un thé. J’ai un rythme qui m’est propre et j’apprends à l’apprivoiser.


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