La disparition des femmes autochtones: pourquoi si peu d’intérêt?

18 avril 2015Micheline Lejeune
Catégories :Autochtone | Féminisme

En 2006, les Nations Unies adoptent la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones «Affirmant que les peuples autochtones sont égaux à tous les autres peuples, tout en reconnaissant le droit de tous les peuples d’être différents, de s’estimer différents et d’être respectés en tant que tels.»

Pourtant, il subsiste une incohérence dans les propos du premier ministre Harper. Celui-ci a déclaré devant l’assemblée des Nations Unies vouloir «un monde où les droits humains et la justice sont préservés». Seulement, le gouvernement œuvre dans le sens contraire.

En septembre dernier lorsqu’a eu lieu la première Conférence mondiale sur les peuples autochtones, tous les États membres ont réaffirmé à l’unanimité leur soutien à la Déclaration des Nations Unies, le Canada fut le seul État membre à contester cette déclaration. La disparition des 1188 femmes autochtones est à l’origine du constat diffusé le 6 mars 2015 par le Comité d’experts des Nations Unies qui a conclu que le Canada était responsable de « »graves violations » des droits humains attribuables à la non-adoption des mesures nécessaires pour faire cesser la violence à l’endroit des femmes et des filles autochtones au pays.» De plus, alors que nous vivons loin du séisme de l’ère coloniale, Nicklas Bruun et Barbara Bailey, membres du comité onusien qui ont fait une visite confidentielle au Canada, ont déclaré que «La violence infligée aux femmes autochtones prend souvent sa source dans les profondes inégalités socioéconomiques et dans la discrimination à laquelle leurs communautés font face, qui remontent à l’époque de la colonisation».

Les gouvernements précédents ne sont pas en reste puisque le problème de ces disparitions subsiste depuis les années 1980. Alors, les questions qui se posent sont les suivantes. Pourquoi si peu d’intérêt et sommes-nous dans un inconscient collectif qui prendrait source dans les sociétés coloniales?

Pour le professeur Philippe David Blanchette, spécialiste des idées politiques au XXe siècle à l’Université de Sherbrooke, la première raison est que ce sont des femmes. Il y a un tabou autour de l’idée qu’il puisse encore y avoir des problèmes d’égalité des sexes au Canada. Plusieurs groupes conservateurs parlent même des dérives du féminisme, du fait que les femmes sont allées trop loin dans leur revendication. D’ailleurs, les questions qui entourent le viol demeurent largement gardées sous silence (un cas d’actualité: coach de ski de l’équipe nationale du Canada qui aurait établi un régime d’agressions sexuelles en série sur les athlètes sous sa supervision, le crime s’étend sur une décennie!).

En plus, les autochtones sont une population marginalisée. Si vous ajoutez le fait d’être une femme à celui d’être autochtone, il est facile de ne pas traiter la question. Quant à la question du nombre de femmes disparues, il est toujours possible de se fermer les yeux sur cette situation en invoquant des arguments fallacieux du genre: elles sont droguées donc elles se prostituent, elles s’habillent de manière trop séduisante, elles se mettent dans des situations dangereuses… La tendance sera donc de retourner la responsabilité de ces disparitions sur les victimes elles-mêmes. Je pense que c’est une manière commode d’envisager la chose qui permet aux politiciens et aux citoyens de se déresponsabiliser collectivement.

De plus, le colonialisme se manifeste encore à travers le fonctionnement des institutions, mais aussi de manière plus ou moins consciente chez les individus. Bien que l’on fantasme sur l’idée que l’égalité a atteint le plus haut degré de réalisation en s’incarnant dans la mise en place de la Charte des droits et libertés en 1982, ce fantasme voile cependant les réalités des collectivités qui ont été victimes des inégalités de traitement de la part des institutions canadiennes. La reconnaissance des droits des individus (autochtones et autres) est à mon sens insuffisante quand vient le temps d’opérer une réconciliation avec des collectivités. Il faut d’ailleurs que la collectivité dominante puisse prendre acte des torts causés aux collectivités dominées.

Le «colonialisme inconscient», comme vous le dites, pourrait en effet être un concept porteur pour penser l’ampleur du travail de réconciliation qu’il faut opérer. Impossible donc de s’arrêter à des changements formels (lois, chartes…), il faut un engagement plus large, un changement dans l’ordre culturel qui s’attaque à la racine des préjugés entre nos communautés. La question demeure, est-ce que les gouvernements aujourd’hui peuvent incarner ces collectivités? Sinon, comment s’assurer qu’un dialogue réparateur prenne place?

Les associations peuvent jouer la carte électorale et les changements possibles qu’elle entraîne, malgré tout, les alternances politiques depuis 1980 n’ont rien changé à la situation. Toutefois, les révolutions sont toujours nées de la volonté des peuples à vouloir changer leurs destins, aussi peut-on espérer que l’éveil vienne de la société civile pour que le gouvernement accepte de mener une commission d’enquête publique nationale.


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