L’individu postmoderne et la lutte des classes

28 avril 2016William Fortier
CATÉGORIES:Chronique | Politique | Réflexions

Penser la lutte des classes aujourd’hui ne peut se faire sans l’examen des conséquences de la postmodernité, c’est-à-dire d’un monde dans lequel les grands discours scientifiques, religieux ou politiques, suscitent le scepticisme. Tout d’abord parce que l’un de ces métarécits en particulier, le marxisme, a précisément donné naissance à l’idée de la lutte des classes. Il s’agissait d’un concept éminemment important pour comprendre le monde, certes, mais surtout pour produire un effet pragmatique de transformation sociale.

Parallèlement à la postmodernité, la montée en puissance des revendications autrefois qualifiées de «subalternes» (écologie, féminisme, antiracisme, mouvement LGBT, etc.) a complètement bouleversé la dynamique progressiste. La diversité des luttes permit d’innombrables gains à une certaine époque. Toutefois, il semble aujourd’hui que les mouvements de gauche se trouvent dans une impasse. La lutte prolétarienne, qui servait autrefois de vecteur de changement, est tombée en désuétude et la diversité des causes s’est effilochée à un tel point que ces dernières entrent parfois en contradiction les unes contre les autres.

Partant de ces faits, je propose l’idée d’une mise à jour du concept de lutte des classes afin qu’il puisse retrouver sa fonction rassembleuse dans le contexte de la postmodernité. En conséquence de ce qui a été exposé plus haut, il faut toutefois conclure qu’une telle entreprise doit prendre en compte deux facteurs cruciaux: 1. Le conflit des classes ne peut plus s’inscrire dans un métadiscours collectif, il doit s’ancrer dans la réalité individuelle. 2. Le concept de «classe» doit être opérationnel pour tous les opprimés et toutes les opprimées.

La proposition que j’avance consiste en ce qu’au lieu de se référer au cadre traditionnel de lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat, il serait plus intéressant de travailler avec de nouvelles notions complémentaires: «prolétarisé» et «prolétarisant». La définition du premier concept serait la suivante: est prolétarisée toute personne qui est transformée en objet et déterminée par autrui dans un contexte d’aliénation. En ce qui concerne le second terme, il qualifie l’action inverse d’être la personne qui transforme en objet et détermine autrui dans un contexte d’aliénation. La lutte des classes nomme quant à elle l’effort d’émancipation poursuivi par les classes prolétarisées afin d’en finir avec leur condition. Or, il y a ici espace pour une liaison entre les luttes étant donné que les combats entre mouvements, loin de permettre l’émancipation, ne font que perpétuer ou changer le rôle prolétarisant sans pour autant l’éliminer. Par ailleurs, il faut remarquer que cette conception des classes et de leur lutte ne fait pas appel à un grand discours narratif, mais appelle plutôt chacun et chacune à faire le point sur sa situation personnelle. En quoi suis-je prolétarisé et en quoi suis-je prolétarisant? Voilà les questions qui apparaissent.

Dans cette hypothèse d’une introspection politique accomplie par le sujet, il s’avèrera presque certainement que celui-ci découvrira son état prolétarisé sur plusieurs plans: le sexe, le genre, l’ethnie, la classe sociale, etc. Il s’agit ici de prendre conscience de tout l’avantage que représente concrètement une lutte visant l’émancipation. En revanche, il apparait évident que sur d’autres terrains le sujet est également prolétarisant. Le corollaire de cette découverte est qu’il faut tâcher de réduire, voire éliminer, cet impact afin de faciliter l’émancipation d’autrui. Même dans une perspective purement égoïste, il est tout de même logique d’agir ainsi. Dans un monde imprévisible, la probabilité de chuter au plus bas et de devenir l’opprimé malmené qui est laissé à son sort constitue une menace latente. C’est là qu’apparait la nécessité de faire en sorte que la condition humaine soit de moins en moins misérable dans son ensemble.

Pour conclure, la civilisation occidentale est aujourd’hui ancrée dans une phase corrosive pour les grandes idéologies et les individus se retrouvent laissés à eux-mêmes, loin des fables d’autrefois. Pour le meilleur et pour le pire, il faut aujourd’hui composer avec un certain nombre de faits nouveaux. La révision de certains fondements poreux des mouvements progressistes s’impose afin de réactualiser nombre de combats qui, même s’ils ont évolué, restent toujours d’actualité.


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