La nation ne fait pas le pays

30 mai 2016William Fortier

La notion de nationalisme indépendantiste est aujourd’hui largement acceptée comme un pléonasme. Pourtant, l’association de ces deux mots est toute récente dans l’histoire du mouvement souverainiste québécois et elle n’est guère questionnée.

D’une certaine façon, il est tenu pour acquis que les indépendantistes sont unis par un même nationalisme avant toute distinction partisane ou idéologique. De plus, le nationalisme québécois est souvent compris comme un pas menant ultimement à la revendication d’un pays francophone en Amérique du Nord même s’il n’est pas explicitement souverainiste.

Toutefois, ce mariage entre nationalisme et indépendantisme est beaucoup moins solide qu’il ne parait. Historiquement, plusieurs organisations politiques ont avancé un nationalisme québécois sans soutenir la souveraineté. Ce fut le cas de l’Union Nationale, de l’ADQ, de la CAQ, voire même du Parti conservateur du Canada lors des dernières élections. Pareillement, la question du nationalisme a déjà été très ambigüe chez des indépendantistes radicaux tels que Vallières, Gagnon, Chartrand et bien d’autres. Même quand ils s’en réclamaient, celui-ci ne constituait pas le fondement de leur pensée souverainiste.

Le pléonasme liant nationalisme et indépendantisme a donc une naissance postérieure à l’idée d’un Québec souverain et rien ne garantit qu’il perdure bien longtemps. En fait, l’actualité semble même aller dans un tout autre sens, car la mondialisation libérale, les luttes altermondialistes, l’immigration, le tourisme, internet ainsi que le multiculturalisme contribuent à faire pâlir les frontières. Les réactionnaires d’Europe ou d’Amérique peuvent bien continuer de réclamer des murs et des frontières partout, il est évident que le vieil État-nation monadique agonise. Cette érosion met à mal l’idée qu’il faudrait un État pour chaque nation.

Certes, les pays en tant que tels ne cessent pas d’exister, mais leur soubassement identitaire s’efface pour laisser place à un nouveau paradigme en construction. Dans de telles conditions, faut-il nécessairement se résigner à l’abandon du projet indépendantiste? Je ne crois pas, non. Cependant, il faudra faire le deuil du nationalisme. La souveraineté du Québec, débarrassée de son ancrage identitaire, doit donc reposer sur un nouveau socle. Or, il est possible d’imaginer un renversement de perspective radical par rapport à la mythologie souverainiste moderne. Au lieu de partir d’une revendication nationaliste aboutissant à une séparation étatique consolidée ou couronnée par une constitution nouvelle, pourquoi ne pas commencer précisément par cette constitution? La fondation du projet souverainiste pourrait effectivement s’identifier à un tel projet constituant qui serait ensuite proposé en référendum.

L’avantage d’une telle façon de procéder est que d’une part, il est très facile de proposer mieux que l’archaïque constitution monarchique canadienne. D’autre part, un projet de constitution permettrait de faire du Québec un pays résolument avant-gardiste avec des idées telles que le revenu de base inconditionnel, une démocratie participative, des mécanismes de contrepouvoir populaires, etc. De surcroit, un document constitutionnel finement muri donnerait une forte crédibilité au projet indépendantiste et permettrait probablement d’aller cueillir le support d’une part des fédéralistes plus indécis qui craignent l’instabilité que pourrait occasionner la séparation.

À mes camarades souverainistes, j’aimerais poser la question suivante: qu’y a-t-il à perdre dans cette initiative? Au mieux, le Québec est indépendant et sur les rails avec une constitution adaptée à son époque. Au pire, de nouvelles idées sont débattues et font un bout de chemin. Le schéma traditionnel a déjà échoué par deux fois et rien ne présage que la troisième tentative sera la bonne. Répéter les erreurs du passé est symptomatique d’un manque de responsabilité sévère et d’une témérité déraisonnable.

De toute évidence, le diagnostic de la mort de l’État-nation moderne tel qu’il a été présenté plus haut implique une modification profonde du paradigme souverainiste. L’indépendance du Québec reste malgré tout une bonne idée. Toutefois, une condition s’impose: le projet doit rester dynamique et doit répondre aux défis du moment. C’est pourquoi l’abandon du fardeau nationaliste est un passage obligé afin de pouvoir renouveler le projet d’émancipation de la population québécoise. Formuler une réponse concrète, radicale et pragmatique aux diverses aliénations vécues quotidiennement, voilà la tâche du mouvement souverainiste aujourd’hui. Faire l’indépendance pour une langue, des frontières et un drapeau de plus est une étrange vanité qui n’est pas digne d’intérêt à l’heure actuelle où les enjeux sérieux prennent une ampleur internationale.


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