La démocratie gangrenée

30 août 2016William Fortier
CATÉGORIES:Chronique | Démocratie | Politique

Depuis quelques années, le discours démagogique sort des chroniques et des radios pour conquérir l’espace politique. Faut-il, dès lors, craindre un éventuel tournant «démagocratique»? Étymologiquement, il s’agirait d’un régime dans lequel le pouvoir serait entre les mains de ceux et celles qui flattent les passions de la masse. Le danger d’une telle dérive serait de banaliser voire d’encourager la tyrannie de la majorité aux dépens de la protection des droits de l’individu et des groupes minoritaires. Des politiques ouvertement xénophobes ou racistes peuvent très bien illustrer ce péril.

Or, enrayer cette tendance vicieuse qui se répand comme la mauvaise herbe en Amérique comme en Europe n’est pas une tâche facile. Parfois, les remèdes proposés s’avèrent même être des catalyseurs. Ainsi, il est souvent signalé que les modes de scrutins non proportionnels tels que le SMU (scrutin majoritaire uninominal) peuvent restreindre la contagion de la sphère politique par le discours démagogique. Les exemples donnés font ressortir que les pays européens voient se propager des partis tels que le Mouvement 5 étoiles (Italie), le PVV (Pays-Bas), le FPO (Autriche), le Parti populaire danois et d’autres de ce genre. Toutefois, le cran de sécurité que représenterait le SMU laisse passer des dangers comme Donald Trump, l’archétype même du démagocrate. De plus, ce système de représentation n’empêche pas un certain Nigel Farage de devenir une figure politique incontournable en Grande-Bretagne. Il faut donc admettre qu’à toute évidence, le SMU n’empêche pas la propagation du discours démagogique.

En toute logique, la première étape d’une lutte contre la contagion démagogique devrait consister en l’examen des causes de la popularité de ce discours. Or, une telle entreprise dévoile rapidement qu’un point central du discours démagogique est la méfiance à l’égard des institutions actuelles. Trois domaines ressortent plus particulièrement: l’influence de l’argent sur le processus électoral, l’impuissance des électeurs et des électrices, et finalement, le clivage entre les personnes élues et la population.

En ce qui concerne le premier problème ayant pour effet de consolider le discours démagogique, il faut comprendre ce en quoi consiste le monde post-Edward Bernays. Après que cet homme ait inventé l’industrie des relations publiques aux États-Unis, celle-ci est devenue florissante et a permis l’utilisation à vaste échelle d’une propagande émotionnelle scientifiquement organisée. Dès lors, la marchandisation des élections a pu commencer et le mécontentement a pu progresser. Mais plus encore, la machinerie de propagande irrationnelle peut désormais être récupérée facilement par les démagogues, ce qui les rend d’autant plus dangereux.

Deuxièmement, l’impuissance de l’électorat apparaît comme une autre cause de la popularité des figures démagocrates. En effet, les prétendues démocraties américaines et européennes rendent difficile la possibilité de se présenter en politique sans avoir de parti et consolident un règne bipartite presque inébranlable. De plus, les élections sont, en règle générale, les seuls événements démocratiques où la population est invitée à prendre part aux décisions, excepté dans les rares cas de référendums et de plébiscites. Cette impuissance est précisément l’une des cordes sur lesquelles viennent jouer les démagogues qui prétendent vouloir redonner le pouvoir à monsieur-madame en incarnant avec charisme la frustration populaire.

De plus, cette impuissance est renforcée par un solide clivage entre les personnes élues et la population en général. Au Canada et au Québec par exemple, la tête de l’État n’est pas élue étant donné qu’il s’agit d’une monarchie. De même, les individus exerçant la fonction de ministre ou de premier ministre ne sont pas désignés par la population, mais par le parti au pouvoir. Il faut aussi ajouter que les députés et les députées sont souvent des politiciens et des politiciennes de carrière irrévocables gagnant un salaire bien plus élevé que la moyenne nationale. Par ailleurs, il y a une surreprésentation évidente des professions libérales (médecine, droit, journalisme) et de la classe patronale ainsi qu’une sous-représentation de plusieurs groupes ethniques, linguistiques et sexuels.

En conclusion, le danger que représentent les élites démagogues et leurs organisations ne peut être endigué par le maintien du SMU. C’est aux causes profondes de la frustration et du sentiment d’impuissance qu’il faut s’attaquer. Un coup de barre solide doit être donné afin d’éliminer le péril démagocratique qui plane sur la qualité de vie de plusieurs personnes.


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