Filer un bon coton (Les bonnes intentions, épisode 6)

3 novembre 2016Evelyne Papillon
Catégorie :Les bonnes intentions

Depuis l’arrivée du chat, mon amour n’est plus exclusif pour Martin. Je confirme que ce sentiment peut se multiplier sans que personne en souffre. Cette bête poilue, à la fois méditative le jour et complètement folle le soir, me remplit d’amour. Même quand elle prend ma place préférée sur le sofa, je ne lui en veux pas. J’ai l’impression qu’on forme une sorte de famille. J’ai déjà lu que les chats croient posséder des humains autant que les humains croient posséder un chat. Qui mène réellement? Je veux croire que chacun influence l’autre et l’affectionne à sa façon. Nous formons une belle équipe pour nous rendre la vie plus douce.

Depuis que je suis avec Martin, on a passé plus de jours chez lui que chez moi. Je ne m’en plains pas, je suis bien dans ses affaires, mais je remarque que la bulle dans laquelle nous étions commence à me peser. Après avoir été mal en couple, puis mal seule, bien seule, puis bien en couple, j’ai maintenant besoin de me réserver des moments en solo pour rester en équilibre. Le confort d’être deux n’exclut pas la joie d’être indépendant. Sois ta meilleure amie dirait un livre de psycho pop. Quoique je n’aimerais pas trop l’être en ce moment. Je les ai un peu délaissés, mes amis, depuis que Martin et moi on s’est mis le grappin dessus.

–Tu sais, si tu mourais dans un accident de vélo, il faudrait que je me refasse une vie.

–T’es pas un petit peu macabre? On peut tu juste déjeuner sans drame?

–Haha! Non, mais j’ai le goût de prendre du temps pour moi aujourd’hui. Juste voir que je suis encore capable d’exister sans sentir tes becs dans mon cou, pis entendre tes blagues douteuses.

–Tu veux que je meure dans un accident de vélo, ça c’est douteux!

–Ben, non, je ne le souhaite pas.

–Mais tu veux te pratiquer pareil. Ma blonde est une psychopathe.

Martin ne proteste pas vraiment. Il me niaise juste un peu pour la forme. Au fond, je sais qu’il ne s’ennuiera pas tant que ça. Et il est bien content de me voir heureuse, que ce soit avec ou sans lui. J’ai envie de me gâter et j’ai 20$ comme budget. Avec l’automne qui s’installe, je réalise que je n’ai pas des tonnes de chandails chauds. Je vais fouiller dans des friperies, tiens. Au lieu d’avoir un chandail pour 30$, j’en aurai assez pour passer à travers la saison froide. Et fuck la mode, je porterai ce qui me tente, de toute façon le rétro revient. Je n’ai jamais su quelle était ma palette de couleurs, mais je sais quand une fibre me picote, quand une manche est trop courte, quand un col m’étouffe ou quand mon nombril ressort tellement c’est étroit.

On ne manque pas de friperies à Sherbrooke. J’en visiterai deux, une au centre-ville et une dans l’ouest. J’arrive à la Friperie Vintage et la gérante se tient dehors, en femme-sandwich, pour faire de la publicité à son commerce fraîchement déménagé et accueillir les curieux. C’est petit mais bien classé. Elle a des trésors d’originalité et aussi des pièces classiques. Elle me remet un papier avec sa page Facebook où elle montre des pièces qu’on ne voit pas en magasin. Je me trouve une chemise parfaite pour le travail et une jupe que je porterai par-dessus des leggings comme pied de nez au froid.

Au centre-ville, je vais chez TAFI. Je sais qu’on y fait de la réinsertion sociale. Les employés sont très motivés et donnent un excellent service. On peut y trouver des vestons, des pantalons propres et aussi des morceaux uniques. J’ai toujours un pincement au cœur quand je passe à côté de la collection de vêtements en tissus récupérés. C’est trop cher pour moi, mais un jour je les encouragerai.

Quand je me promène dans les rangées de vêtements, je suis zen. Je touche aux tissus, j’observe les couleurs, j’anticipe les agencements, je remarque l’asymétrie, les franges, les sortes de boutons, les odeurs, etc. C’est comme une grande fête pour les sens. Au-delà du geste d’acheter, qui crée un effet de récompense au cerveau, juste me balader dans un tel environnement m’absorbe. Le temps s’est arrêté. Ou accéléré? Je suis soûlée de possibilités, de styles, de nouvelles facettes de ma personnalité. Mon cœur bat pour les vêtements qui ont du vécu. Pour une fois, Martin attendra.


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