Quelle responsabilité pour l’intellectuel·le engagé·e?

20 juin 2017William Fortier
CATÉGORIES:Activisme | Réflexions

Le terme «intellectuel engagé» n’est plus à la mode depuis la fin du XXe siècle. Ce qualificatif a, aujourd’hui, une connotation élitiste qui tranche avec le caractère populiste et démagogique de la politique. Néanmoins, plus que jamais, il y a une vraie nécessité d’implication des intellectuels et des intellectuelles dans la politique active.

En effet, c’est précisément au moment où la post-vérité gangrène la société qu’il faut partir en utilisant les faits. Mais encore, il est facile et convenu d’appeler à l’engagement des intellectuels et des intellectuelles, cependant leur responsabilité reste floue. Que faire? Voilà une question moins facile qu’il n’y paraît, car un débat sérieux existe et peut être personnifié à l’aide de Sartre et Adorno. Dans les lignes qui suivent, la position respective de ces deux philosophes sera exposée dans l’objectif d’arriver à une synthèse satisfaisante.

Pour Sartre, le fait d’être libre signifie également d’être entièrement responsable. Dans cette perspective, la notion d’engagement est loin d’être une simple protestation idyllique qui consisterait à associer son nom à une belle cause. Pour l’auteur de L’être et le néant, l’engagement qui doit être porté par l’intellectuel a nécessairement un coût puisqu’il suppose de se défaire d’une pureté naïve qui ne serait qu’une caricature de l’engagement. Les mains sales est probablement le texte de Sartre où cette idée apparaît le plus clairement. Pour lui, s’engager c’est accepter de se compromettre avec le réel en accomplissant des tâches peu glorieuses et qui, parfois, vont à l’encontre des valeurs qui motivent cet engagement.

En ce qui concerne Adorno, il se fait critique de l’appel à l’engagement des intellectuels et des intellectuelles pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il estime que le contexte de son époque n’est pas favorable à l’activisme et que les échecs risquent de donner l’avantage au fascisme. Historiquement, le théoricien de l’école de Francfort semble avoir raison: l’Italie mussolinienne, l’Espagne franquiste et l’Allemagne hitlérienne ont succédé à des épisodes révolutionnaires. En deuxième lieu, Adorno critique l’engagement parce qu’il peut lui-même donner lieu à une autre forme de fascisme, mais cette fois, à gauche grâce à un anti-intellectualisme démagogique. Finalement, la dernière critique qu’effectue Adorno de l’engagement touche à la possible récupération de l’activisme par la société capitaliste. En effet, l’auteur de Minima Moralia estime que le système capitaliste peut instrumentaliser l’engagement afin, par exemple, de réformer un peu son fonctionnement tout en préservant et en renforçant son caractère aliénant. La solution d’Adorno ne consiste pas à tout abandonner, mais plutôt à se placer dans une posture résolument critique qui offre bien peu de perspectives d’action.

L’affrontement entre les deux visions du rôle de l’intellectuel ou de l’intellectuelle précédemment décrit semble, a priori, sans issue médiane. D’une part, c’est l’engagement total et dans ce cas, le saut dans la mêlée pour le meilleur et pour le pire. D’autre part, c’est l’adoption d’une posture critique loin de l’action. Toutefois, le libre arbitre total de Sartre et le pessimisme politique sans issue d’Adorno comportent nombre d’éléments fortement contestables. Il est par exemple très difficile de concevoir qu’une personne humaine puisse n’être aucunement déterminée. La grande responsabilité mise sur les épaules des individus peut dès lors être contestée et avec elle, le fait qu’il faille s’engager presque constamment.

De l’autre côté, le pessimisme d’Adorno mérite d’être remis en question au regard de certains changements positifs survenus dans la lutte pour l’égalité des sexes ou encore dans la lutte contre le racisme du vivant même d’Adorno. Bien entendu, le théoricien de l’école de Francfort argumenterait probablement que ces progrès ne sont que des progrès d’apparence. Mais ces luttes ont permis une vie meilleure aux hommes et aux femmes et même s’il est vrai qu’une partie de celles-ci a bel et bien été récupérée, il serait absurde d’affirmer qu’elles n’ont pas contribué à désaliéner des milliards d’individus.

En conclusion, l’appel à l’engagement des intellectuels et des intellectuelles par Sartre et sa critique par Adorno méritent d’être entendus parce qu’ils contiennent chacun une part de vérité. Plus encore, il semble que la compréhension des deux thèses permet une synthèse intéressante. Celle-ci fait apparaître la notion d’intellectuel critique et engagé qui oscillerait continuellement entre l’activisme de terrain et la réflexion critique et surtout autocritique.


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