La mission du Pôle Nord (Faucille et canne de Noël, épisode 6)

19 décembre 2017Pier-Luc Brault

L’astronef s’arrêta d’un coup sec. La voix du système d’autopilotage s’adressa à nouveau à eux:

— Vous êtes arrivés à destination. Lorsque vous serez prêts à retourner sur la Terre, dites « Astronef: Retour ».

Paindépices se tourna vers Doucenuit.

— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait? demanda-t-il.

— Mince, je n’y avais pas pensé! L’an dernier, pour invoquer la Fée des étoiles, Doucenuit avait un petit livre dans laquelle elle devait lire une incantation. Mais nous n’avons pas ce livre!

— Hmm… réfléchit Paindépices. Peut-être que l’astronef connaît l’incantation?

Farandole parut perplexe, mais décida qu’il n’en coûtait rien d’essayer:

— Astronef, connais-tu l’incantation pour invoquer la Fée des étoiles?

— Bien sûr, répondit la voix. Si vous voulez que je la prononce pour vous, dites: « Astronef: invoquer la Fée des étoiles ».

Les deux lutins se regardèrent d’un air surpris, puis Paindépices prononça la commande suggérée par la voix. Celle-ci répondit:

— Très bien. Je vais maintenant procéder à l’invocation de la Fée des étoiles. Mais avant, tous les passagers doivent fermer les yeux.

La voix marqua une pause pour leur laisser le temps de s’exécuter, puis commença à réciter une incantation dans une langue étrange sur un vieil air du temps des Fêtes. Quelques secondes après qu’elle eut terminé, ils furent entourés d’une lumière intensément vive, qui parvenait même à traverser leurs paupières fermées. Celles-ci, par ailleurs, refusaient de se rouvrir. Ils se trouvaient également dans un puissant état de bien-être que Paindépices n’avait jamais connu auparavant. Une voix cristalline s’adressa alors à eux:

— Bien le bonjour, mes petits terriens. Je n’ai pas l’habitude de recevoir la visite de lutins aussi jeunes sans qu’ils soient accompagnés. Je crois reconnaître la petite Farandole, n’est-ce pas?

— C’est bien moi, madame la Fée, confirma Farandole.

— Et le petit garçon qui t’accompagne, qui est-il?

— Je m’appelle Paindépices, madame, répondit le garçon.

— Je vois que les lutins ont toujours le coeur aussi festif lorsque vient le temps de nommer leurs enfants! se réjouit la Fée des étoiles. Alors, que me vaut le bonheur de votre visite, mes enfants?

— Eh bien, entreprit Farandole en rassemblant ses idées, on se demandait si vous pouviez nous expliquer pourquoi les lutins du Pôle Nord doivent fabriquer tous les jouets, au lieu de les acheter, comme avant. Les adultes disent qu’ils n’ont jamais autant travaillé que cette année, et que c’était mieux avant. Et que tout ça, c’est la faute de mon père.

La Fée ne répondit pas immédiatement, semblant chercher la meilleure façon d’expliquer son point de vue à des enfants. Puis elle se lança:

— Vous savez, mes enfants, il n’y a pas que les lutins qui travaillent très fort. Partout dans le monde, les travailleurs et les travailleuses accumulent heures supplémentaires après heures supplémentaires, et récoltent maladie professionnelle après maladie professionnelle. Partout dans le monde, ils sont exploités — à des degrés divers, bien sûr, puisque cette exploitation est beaucoup plus subtile chez l’employé de bureau, qualifié et bien payé, assis derrière son écran, que chez la mère monoparentale qui travaille au salaire minimum dans un établissement de restauration rapide. Cette dernière, par ailleurs, paraîtra toujours dans une situation plus enviable que les travailleurs de ces usines chinoises où on trouve des filets anti-suicide.

La Fée marqua une pause, laissant le temps à son introduction de faire son effet.

— Ces travailleurs et ces travailleuses, ce sont les parents des enfants pour lesquels le Pôle Nord travaille. Ils souffrent d’un système économique qui exacerbe les inégalités sociales. Le Pôle Nord, pour sa part, s’est toujours donné pour mission d’apporter un peu d’égalité dans ce monde très inégalitaire: le soir de Noël, chaque enfant sage reçoit, de la part du Père Noël, un cadeau qui lui plaît, peu importe l’état du compte bancaire de ses parents.

— Mais en quoi le fait d’acheter ces cadeaux au lieu de les fabriquer contredit-il cette mission? demanda Paindépices.

— Mon enfant, penses-y une seconde. Le Pôle Nord a-t-il contribué à réduire les inégalités si, pendant des années, il a ajouté de l’argent dans les poches des milliardaires en achetant les jouets vendus par leurs entreprises?

Les deux jeunes lutins comprirent où la Fée des étoiles voulait en venir. Ils restaient cependant sur leur faim en ce qui concernait la situation des lutins.

Le roman-feuilleton Faucille et canne de Noël est la suite de La nuit de Noël n’est pas un dîner de gala. Voici les épisodes de cette seconde saga:


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