De Cleyre et Kollontaï: pionnières de la critique du couple

23 janvier 2018William Champigny-Fortier
Catégories :Féminisme | Pensée Libre

La critique du couple comme institution n’est pas particulièrement populaire et surtout à quelques jours de la Saint-Valentin. Néanmoins, l’année dernière un essai très intéressant a été publié sur le sujet. Les Luttes fécondes de Catherine Dorion représente certainement une critique qui vise juste et qui, comme son titre l’indique, ouvre tout un horizon de possibilités. Ceci étant dit, la remise en question du couple comme institution a une longue histoire. Dans le présent texte, il sera question d’aborder deux intellectuelles qui ont travaillé sur cet enjeu en amont bien que provenant de traditions politiques différentes.

Pour l’anarchiste américaine Voltairine de Cleyre, la critique du couple monogamique relié à une finalité familiale s’effectue dans le cadre d’une pensée radicalement individualiste (mais certainement pas égoïste). En effet, ce qu’elle appelle mariage comprend en réalité toute relation où des êtres sont liés et deviennent en quelque sorte la propriété exclusive d’une autre personne et c’est précisément cette négation de l’individualité libre qui pose problème. De Cleyre voit en tout ce qui entrave la liberté individuelle et l’affirmation de soi une aliénation, voire une oppression à combattre et à vaincre.

Du côté d’Alexandra Kollontaï, c’est tout l’inverse de la liberté individuelle qui doit présider au but des relations amoureuses et sexuelles, car c’est la collectivité qui doit être placée au centre. Pour comprendre cette position, il faut aborder sa théorie de l’amour qui est particulièrement imprégnée de marxisme-léninisme. Dans un premier temps, Kollontaï défend une idée de l’amour qui à première vue semble presque libertaire : respect de l’individualité, absence de domination et liberté sexuelle ou, dans ses mots, « monogamie successive ». Toutefois, ce serait une erreur de croire qu’elle fait l’éloge de cet amour pour l’époque à laquelle elle écrit. Selon Kollontaï, cette forme d’amour serait problématique si elle s’instaurait dans une société capitaliste, car elle aggraverait les inégalités entre les hommes et les femmes puisqu’à son époque, les femmes étaient écartées du travail et n’avaient en ce sens que le salaire de leur mari pour survivre. Pour cette femme qui fut la première à occuper un poste dans un gouvernement moderne, il faut se limiter au concept d’« amour-camaraderie » qu’elle invente qui signifie simplement une indexation de la sexualité et de l’amour sur les objectifs de la collectivité une fois la révolution socialiste accomplie et en transition vers le communisme où l’amour pourra réellement être libre.

Néanmoins, malgré la forte importance de l’intérêt de la collectivité comme objectif de l’amour et de la sexualité, Kollontaï dégage quand même des principes devant guider l’amour-camaraderie qui tranchent particulièrement avec la morale de l’époque. Dans L’idéologie prolétarienne et l’amour, elle établit en trois points ces principes :

« 1) égalité réciproque (pas de fatuité masculine ni d’esclavage dissolvant la personnalité de la femme dans l’amour);

2) reconnaissance réciproque des droits de l’autre, excluant la prétention de posséder sans partage le cœur et l’âme du partenaire (sentiment de propriété créé et entretenu par la culture bourgeoise);

3) sollicitude de camarades, aptitude à écouter et à comprendre les mouvements de l’âme de l’être cher (la culture bourgeoise exigeait cette sollicitude dans l’amour uniquement de la part de la femme). »

Ce qui est particulièrement frappant avec ces principes est qu’ils auraient très bien pu provenir de Voltairine de Cleyre ou du moins, qu’ils sont compatibles avec sa vision de l’amour, de la sentimentalité et de la sexualité. Plus encore, il est également possible de faire des liens avec Les Luttes fécondes de Dorion pourtant publié un siècle plus tard. Le fait que ces trois intellectuelles soient justement des femmes et non des hommes n’a rien d’anodin. Si le couple représente probablement une aliénation pour tout individu dans ce type de relation, il semble également évident que dans une société patriarcale ce soient les femmes qui subissent les coups les plus durs et par conséquent, qu’elles soient les mieux placées pour effectuer un travail critique de ce genre. Faire l’histoire de cette critique permet de voir que la société n’a peut-être pas autant progressé que certaines personnes l’affirment considérant l’actualité de nombreuses idées d’intellectuelles ayant écrit il y a plus d’un siècle.


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