Dans le secret du Cabinet #4

23 avril 2018Steve le Bienheureux
Catégories :Fiction | Politique municipale

Cher journal intime,

J’ai vécu ces dernières semaines des évènements qui m’ont remué au plus profond et ouvert les yeux sur une autre façon de voir le monde. Que m’est-il arrivé? Je suis allé au cinéma! Moi, le cinéma, je connais bien. Mon acteur favori: c’est Steven Seagal, sans aucun doute le plus doué de sa génération avec Chuck Norris. Quel chef-d’œuvre que «Cuirassé en péril». Chaque fois qu’il passe à la télé je décommande tous mes rendez-vous du jour et du lendemain, pour être sûr de me mettre dans les meilleures conditions pour apprécier la finesse virile de ses scènes d’action. Plus qu’un grand acteur, une idole!

Mais depuis, mes convictions sont ébranlées. En tant que maire, j’ai dû participer au Festival du cinéma du monde de Sherbrooke. Le monde du cinéma, c’est les États-Unis, le pays de Steven Seagal et de tous les bons films. Mais là, j’ai assisté à une soirée de gala où était présenté un film… allemand! J’ai regardé rapidement sur mon téléphone qui est intelligent pour vérifier: l’Allemagne ne se situe pas du tout aux États-Unis! J’étais un peu inquiet en passant les portes du Granada où le film était projeté et j’avais bien raison: le film était sans couleur, puis on n’entendait pas les acteurs parler même quand ils bougeaient les lèvres. Et pour encore moins me rassurer, il y avait un orchestre à côté de l’écran qui jouait la musique en direct. Je tournais la tête et lançais un regard décontenancé vers mon amoureuse assise à côté de moi. Elle me tapota la main gentiment en me soufflant à l’oreille: «Ne t’inquiète pas Steve, c’est normal, c’est un film muet en noir et blanc».

Cependant, avec les images qui défilaient et la musique qui parfois se mettait à gronder, j’étais de plus en plus emporté par le film. Ça racontait l’histoire d’un homme de la campagne (on le voit avec des vaches) qui aime une femme de la ville (elle a plein de robes, des drôles de chapeaux et fume plein de cigarettes, tout ça c’est des mauvaises habitudes qu’on attrape en ville). Mais lui, il a déjà une femme et même une alliance au doigt et ils ont un enfant. Et cette méchante femme de la ville l’ensorcelle, on la voit dans le film se multiplier autour de lui, lui attraper sa tête, ses mains, son cœur, ce qui le perturbe tellement qu’il quitte sa maison et sa femme sans même manger sa soupe pour retrouver son amante-sorcière près du lac. À ce moment, j’ai eu peur que mon amoureuse se souvienne des soirs où je quittais la table sans même finir mon dessert, prétextant que j’avais des devoirs du conseil municipal à terminer, alors qu’en vrai j’allais rejoindre les copains au moto-cross. Je ne voudrais pas qu’elle pense que je vais voir une autre femme, alors qu’il n’y a rien d’autre qu’elle et le moto-cross dans ma vie.

Près du lac, la femme de la ville dit (sans qu’on l’entende, mais ils mettent des pancartes dedans le film pour qu’on l’entende quand même) au monsieur-paysan qu’il faut qu’il tue sa femme et vende sa ferme pour qu’ils puissent enfin être heureux ensemble à la ville. Alors plus tard, il propose à sa femme de faire une promenade en barque sur le lac, et brusquement il se lève et fait des gestes comme pour l’étrangler. C’est là où j’ai commencé à perdre le fil du film, parce que je me cachais les yeux derrière mes doigts écartés. Ça faisait tellement peur, avec en plus la musique du grand compositeur de musique qui jouait dans la salle. C’était vraiment des moments forts en émotions que je n’avais jamais connus au cinéma en regardant la télé. Lorsque l’écran est devenu noir, et que la musique s’est arrêtée brutalement en même temps, je me suis levé d’un seul coup pour applaudir et crier au génie. Steven Seagal venait de trouver un terrible adversaire en la personne de Friedrich Murnau et de son film «l’Aurore». C’est la présidente du festival qui m’a donné le nom du film, et je ne la remercierai jamais assez pour cette découverte. D’ailleurs, je vais proposer que chaque séance du conseil municipal commence par la projection d’un film muet en noir et blanc, pour créer une ambiance de travail créative. Et lors de mes interventions, je proposerai au compositeur de jouer une musique en direct et à ma directrice de cabinet de montrer des cartons pour que mes lèvres sans paroles soient bien comprises. Le cinéma, c’est vraiment un autre regard sur le monde!

(à suivre)


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