Le sauvetage

23 octobre 2018Daniel E. Gendron
Catégorie :Fiction

Ils sont quatre gais lurons réunis dans un vieux garage désaffecté. Ils prennent une bière. Ce sont de jeunes pensionnés. Ils palabrent sur leurs exploits passés, ils bluffent, ils s’échangent la parole à tour de rôle. Vient celui de Jules.

— Quant à moi, dit le retraité, le geste héroïque dont je suis le plus fier eut lieu il y a trois ans, à pareille date, comme aujourd’hui, en plein mois d’octobre.

Jules est bon parleur. Personne ne demande mieux que d’entendre son histoire. On l’encourage. Bien en selle sur un tabouret, le conteur débute sa narration:

— Pour saluer les beautés de l’automne d’alors, je me suis acheté une petite bouteille de brandy. J’ai versé quelques onces de cette précieuse eau-de-vie dans mon thermos à café et j’ai fourré le tout dans une musette. Je m’accommodais de mon sens pratique. Je me suis frotté les mains. J’étais content.

J’ai emprunté le sentier qui longe le Ruisseau aux cent détours. Son lit de roches rondes baignait dans le courant d’un clapotis enivrant. Il était parsemé de flaques d’eau frissonnantes.

La saison de la chute des feuilles offre une flambée de couleurs exceptionnelle. J’avançais en contemplant l’aspect unique des paysages. Des rouges sanglants se mêlaient aux différentes teintes d’orangés, de jaunes et de verts dans une flamboyante ignition de la forêt. Au moindre coup de vent, une pluie de feuilles mortes multicolores dégringolait de la cime des arbres. Avant même d’arriver au sol, ces feuillées aux tons variés, secouées par des courants d’air imprévisibles, tourbillonnaient dans l’air, telles des cocons voilant les rayons obliques du soleil.

Je m’assis sur un tronc d’arbre. Je me versai une tasse de mon précieux breuvage alcoolisé. Seul avec moi-même, je le savourais goutte à goutte.

Le début de l’après-midi s’écoulait dans une pesanteur caniculaire. Des odeurs de terre humide montaient du sol et se mariaient aux différents parfums de la nature. La journée annonçait de chauds moments d’ensoleillement. Je laissais entrer en moi, par tous mes sens, l’intensité de l’expérience. Ni remord, ni regret, ni désespoir, rien ne me troublait. Chaque gorgée de mon breuvage me givrait et me laissait en bouche un goût sec et amer. J’aimais la griserie que me procurait ma boisson. Je me riais de l’idée de vivre seulement d’abnégations. Sacrifices à foison, grâce sacrifiée. Vous ne me croirez pas les amis, mais j’étais content dans cette nature, un peu saoul, convaincu que j’étais le plus chanceux des hommes: libre, sans but ni attache, laissant une ivresse nouvelle me gagner.

Je méditais sur ma félicité lorsque j’entendis des bruits approchant à travers les arbres. C’était le père Anselme. Je le reconnus à son éternelle chemise à carreaux rouges et jaunes. Le vieil homme remontait le ruisseau. Il m’aperçut de l’autre côté du cours d’eau. Il voulut le traverser pour me rejoindre.

Malheureusement il perdit pied sur une mousse molle recouvrant lâchement un caillou saillant.

Je sursautai. Je me précipitai. Bien qu’un peu pompette, je ne fis qu’une pirouette pour empoigner le malheureux détrempé. Il baignait dans une mare peu profonde sous un tapis de feuilles multicolores. Si ce n’eut été de ma célérité, Anselme se serait noyé. D’un geste vigoureux et sec, je le retirai de l’eau, puis je fis ce qu’il faut pour le ramener chez lui. Voilà ce que j’ai fait! Rien de moins!

Là-dessus Jules se lève. Il salue son auditoire. On l’applaudit. Comme on dit, y a pas d’heure pour les braves. Et les quatre fanfarons de continuer leur causette.


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