Dans le secret du Cabinet #10

28 février 2019Steve le Bienheureux
Catégories :Fiction | Politique municipale

Cher journal intime,

Toi qui me connais bien, tu sais combien je suis d’un naturel optimiste et battant. Rappelle-toi toutes ces années à la Banque Nationale où les gens entraient dans mon bureau de « directeur hypothécaire » l’air inquiet et la mine basse, et combien d’une poignée de main franche et d’un sourire avenant je leur redonnais l’assurance qu’ils avaient bien affaire à un vendeur de char et pas à un banquier. C’était mon style, ma signature. J’étais un souriant, un motivé, un entrainant, résolument bienheureux. Lors de mon arrivée à l’Hôtel de Ville, j’ai même entendu murmurer dans mon dos que j’étais un candide. C’est avec le sourire que j’ai rectifié ce propos : je n’étais plus candidat, mais maire élu de Sherbrooke!

Mais aujourd’hui je ne me reconnais plus. C’est moi maintenant qui ai la mine basse et l’air inquiet dès que je dois rencontrer quelqu’un pour la mairie ou que je participe à une réunion de travail. J’en suis même arrivé à douter de mon propre leadership! Oui je sais mon cher journal, cela parait incroyable : on ne transforme pas un cheval de course comme moi en un pataud cheval de trait à cause de quelques réunions non maitrisées. Et pourtant… Regarde l’affaire des Jeux Olympiques du français à Sherbrooke. J’ai réussi à l’échapper. Venant de nulle part, on m’offrait une compétition sportive internationale puis moi j’ai dit que non, je n’en voulais pas. Moi, qui ne connais que le sport dans la vie! Moi qui chevauche des monstres de feu et de puissance sur toutes les pistes de motocross d’Amérique (parce que les motocross coulent quand on veut aller en Europe avec), je refusais cet événement.

La vérité vraie c’est que je n’ai pas compris de suite de quoi il retournait. Je recevais un coup de fil de l’Organisation internationale de la francophonie qui me demandait si Sherbrooke voulait reprendre l’organisation des jeux que la ville de Moncton venait finalement de refuser. J’ai tout de suite pensé à un canular téléphonique, et je suis même allé voir discrètement dans le bureau de mon attaché de communication s’il n’était caché derrière ma porte avec son téléphone pour me faire une blague. Parce que moi je connais trèèèèès bien tout ce qui touche aux Jeux Olympiques. Je peux citer de mémoire toutes les villes qui ont accueilli les Jeux depuis au moins ceux de Montréal en 1976 (tendres souvenirs). Puis là, le monsieur au téléphone me disait que les prochains Jeux étaient prévus à Moncton, alors que je savais très bien que le seul stade olympique du Canada c’est celui de Montréal, puis qu’ils auraient lieu en 2021, alors que tout le monde sait que les Jeux Olympiques sont les années paires, et que c’est pour ça que les nombres pairs et impairs ont été inventés. C’est pourquoi j’ai raccroché le téléphone sans plus d’explication. Il ne faut jamais entrer dans le jeu des plaisantins du téléphone, ils n’attendent que ça.

Puis l’autre vérité, c’est que je ne crois plus que le sport soit la seule distraction valable sur Terre. Alors, c’est sûr sûr sûr que lorsque je disais en campagne qu’il faudrait que Sherbrooke accueille un évènement d’envergure internationale comme Trois-Rivières a le cirque du Soleil, je pensais à un événement du style du Grand Prix de Valcourt. Je voyais déjà les rues de Sherbrooke envahies de centaines de Ski-Doo. J’imaginais une trail de motocross partant du sommet de la cathédrale et plongeant sur l’Hôtel de Ville. Je voulais une belle vague de surf que toute la Californie nous envierait au pied des chutes de la rivière Magog. Bref, je rêvais grand, je rêvais beau. Mais depuis que je suis le maire et que mon amoureuse est bien plus stricte dans le suivi de mes devoirs à la maison, j’ai perdu petit à petit le gout des vrombissements et du pétaradage d’exhaust. Chaque fin de semaine, elle me fait une dictée de Maria Chapdelaine pour m’entrainer à bien écrire mes discours et mieux connaitre l’histoire du pays. Mon amoureuse appelle ça « se cultiver », même si ça n’a rien à voir avec les carottes et les poireaux que l’on fait pousser dans le jardin. Puis à force qu’elle me tape sur les doigts lorsque je mets deux « p » à « taper » par exemple – alors qu’il n’y en a qu’un même si on a deux pieds pour taper – ou plus simplement d’être envouté par la scansion de sa diction et tout autre type de mots en –tion qu’elle énonce, je me suis pris de passion et d’affection pour Da’bé et Tit’bé Chapdelaine, deux des six enfants de Maria. Ah ça! La vie n’était pas simple en région avant l’invention du Ski-Doo. Puis finalement avec les dictées et la rigueur que mon amoureuse m’impose dans la tenue et la lecture de mes cahiers où je note les « mots compliqués » que je croise quotidiennement, ben j’ai fini par prendre goût à tous ces mots qu’on colle ensemble pour faire des livres. Mon amoureuse m’a appris qu’on appelait ça de la « littérature », mais moi je préfère appeler ça « les jolis mots qui se suivent ».

C’est comme ça que j’ai dit non aux Jeux Olympiques à Sherbrooke. Et comme par hasard, pour une fois que je changeais, ben mon conseil municipal n’était pas d’accord et m’a finalement obligé à dire qu’on les voulait. Mais moi ce que j’aimerais le plus, c’est d’entendre lire à voix haute Maria Chapdelaine dans tous les espaces public de la ville. En voilà de l’évènement d’envergure internationale.

(à suivre)


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