Dans la tourmente

25 avril 2019Jean-Benoît Baron
Catégories :Chronique | Cinéma

 

L’année 2018 aura probablement été une des pires pour le metteur en scène Robert Lepage. En effet, après avoir vu l’annulation de son spectacle SLĀV, pointé du doigt pour son appropriation culturelle, le même destin funeste s’en est pris pour son autre projet intitulé Kanata. Alors que l’un s’intéressait aux esclaves noirs, l’autre se voulait une œuvre qui imagine la rencontre d’Européens avec des gens des Premières Nations du Canada sur deux siècles. Kanata ne verra malheureusement jamais le jour sous sa forme initiale, mais par chance, la réalisatrice Hélène Choquette a précieusement documenté la création dudit spectacle et nous présente aujourd’hui son documentaire Lepage au Soleil : à l’origine de Kanata.

Pour vous mettre en contexte, au printemps 2016, la metteure en scène française Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil, décide de travailler conjointement avec Robert Lepage sur son projet Kanata. Lepage, habitué davantage aux spectacles solo, se tourne vers elle pour aller chercher une grande troupe de théâtre, afin d’interpréter les nombreux personnages de son ambitieuse épopée. Au total, ce seront 36 comédiens issus de 11 pays différents, qui personnifieront les traits des Premières Nations et autres acteurs historiques. Le spectacle se voulait également comme une situation sur les autochtones, basée sur trois époques distinctes, soit l’arrivée des Britanniques sur les terres des Premières Nations, la disparition des femmes autochtones et au milieu de tout cela, les pensionnats amérindiens.

Ce qui est fascinant dans cette histoire et nous le découvrirons dans le documentaire, c’est que Lepage s’est inspiré de l’Histoire des différents acteurs, issus des quatre coins du globe, pour créer des liens avec celle du Canada. Ces liens ne sont pas douteux ou exagérés, car souvenons-nous qu’on a souvent tendance à parler des autochtones en s’imaginant automatiquement un Amérindien, mais par définition, un autochtone est une personne originaire du pays où il habite, dont les ancêtres ont vécu dans ce pays. Donc, des autochtones, il y en a partout sur la terre et chaque peuple a ses propres autochtones. De plus, souvenons-nous également que des Indiens d’Amérique, il y en a partout en Amérique, pas seulement au Canada. Il y en a aux États-Unis, au Mexique, au Brésil, au Pérou, en Argentine et la liste continue. Certains acteurs de la troupe du Théâtre du Soleil proviennent de ces endroits et peuvent tout à fait s’identifier à l’histoire de la colonisation, qui a eu lieu partout en Amérique et ailleurs dans le monde.

Il faut savoir également que le documentaire a été tourné entre le mois d’août 2016 et février 2018, donc bien avant la tempête médiatique qui a eu lieu à l’été 2018 et qui a engendré le destin qu’on connaît à Kanata. C’est justement ce destin funeste qui rend le documentaire si valable et qui en devient en quelque sorte un fragment d’histoire fort précieux, car ce sont les seules images existantes qui demeurent de ce projet si critiqué, mais que personne n’a vu au final! Le film d’Hélène Choquette retrace donc les deux ans de la création de ce spectacle et donne la parole non seulement à Lepage, mais aux acteurs également et aux autochtones concernés par cette histoire. Nous comprenons bien toute la démarche artistique derrière Kanata et son intention (peut-être naïve) qui se veut comme une sorte d’hommage que nous rendons aux Premières Nations, derrière sa sombre histoire, avec toute la bonne volonté de tous et chacun. La direction photo, assurée par Yoan Cart, est particulièrement belle (élément parfois malmené en documentaire) et la musique également, composée par Anthony Rozakovic. Au-delà même du propos, ce film permet également un accès privilégié entre les murs d’Ex Machina jusque derrière les enceintes de la Cartoucherie de Paris. Elle permet aussi de voir le génie créateur qu’est Robert Lepage, à son œuvre.

Espérons que Robert Lepage saura rebondir de ce triste été de 2018 et qui sait ce qu’il pourrait créer suite à tout ce brouhaha médiatique? Rappelons-nous que c’est sur une note de frustration que Roger Waters a créé The Wall, l’un des plus grands albums de musique de tous les temps!

Le film prend l’affiche ce vendredi à La Maison du Cinéma.


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