Luttes toponymiques

27 avril 2019Gabriel Martin
Catégorie :Féminisme

D’une ville à l’autre du Québec, les lieux nommés en l’honneur de femmes sont nettement moins fréquents que ceux qui se rapportent à des hommes. Les femmes sont peu représentées dans l’espace urbain. Ce fait observable est révélateur, car il reflète presque nécessairement notre tendance culturelle, passée et actuelle, à accorder plus de reconnaissance et de prestige aux réalisations des hommes.

Bien que les féministes du Québec dénoncent le phénomène séculaire de l’occultation toponymique depuis les années 1980, les prises de parole sur le sujet sont longtemps demeurées marginales et disséminées. En revanche, durant les dernières années, les voix individuelles se sont solidarisées et ont gagné en ampleur.

Alors qu’une implication sur le terrain peut donner l’impression de se buter à l’indifférence et aux refus, un pas de recul permet en revanche d’apprécier le chemin accompli dans les dernières années.

La ville de Montréal a été parmi les plus réactives aux pressions féministes. En 2016, elle a mis en ligne Toponym’Elles, une banque de 375 noms liés à l’histoire des femmes, développée en vue de fournir de nouvelles idées de toponymes aux responsables de la métropole.

Sensible à la demande citoyenne, la Commission de toponymie du Québec a pris l’initiative de consacrer l’intégralité de sa chronique mensuelle du 2018 à l’étude de la toponymie québécoise au féminin . Cette initiative s’inscrit en cohérence avec la toute nouvelle mouture du plan stratégique de l’organisme, dans lequel la Commission affirme désirer «mettre en valeur, dans la toponymie officielle, les noms de lieux autochtones ainsi que les toponymes qui rappellent des femmes». Les objectifs que se fixe la Commission sont ambitieux. Si les cibles énoncées sont atteintes, environ la moitié des nouveaux toponymes dédicatoires annuellement officialisés rappelleront la mémoire de femmes d’ici 2025. Bien entendu, la mise en œuvre d’un tel projet ne se réalisera pas en criant «ciseau»: la collaboration des municipalités sera essentielle et le concours de citoyennes et citoyens ne saurait nuire.

À Sherbrooke, un des foyers du débat sur la parité toponymique au Québec, la volonté populaire est particulièrement saillante. Depuis 2015, divers groupes féministes lancent des appels récurrents pour l’adoption d’un plus grand nombre de toponymes féminins. Les actions des PÉPINES, qui avaient déjà abordé le dossier en 2002 et 2003, sont dignes d’une mention particulière. Quelques élues, notamment Hélène Dauphinais et Évelyne Beaudin, ont déjà cherché à donner suite aux revendications, mais des écueils aux sources multiples ont jusqu’à maintenant bloqué les principaux efforts déployés.

Cependant, le statuquo n’est pas une fatalité. Le Comité de toponymie de Sherbrooke a fréquemment manifesté son souci d’arrimer ses pratiques aux recommandations de la Commission de toponymie du Québec. On ne peut donc que l’inviter derechef à mettre à jour ses critères de sélection de toponymes, conformément à sa ligne de conduite habituelle.

Par ailleurs, un regard sur les pratiques d’autres municipalités s’avère animant. Tout dernièrement, la ville de Laval a justement revu sa «Politique de dénomination toponymique» en ce sens, en faisant de la reconnaissance des femmes un critère de sélection de toponymes: «Le nom proposé vise à améliorer la représentativité des femmes dans la toponymie lavalloise», indique la politique, «et n’est pas nécessairement lié à l’histoire de Laval, bien que ce soit privilégié». On y reconnait l’écho de la «Charte québécoise pour une toponymie paritaire», rédigée à Sherbrooke, qui invitait les municipalités à ne pas «se cantonner à l’histoire locale pour trouver de nouveaux toponymes féminins» considérant que «la toponymie du Québec honore de nombreux hommes qui ne sont pas directement liés à notre histoire nationale».

L’implication de la ville de Lévis mérite aussi d’être mentionnée: dès 2006, cette municipalité a «reconnu ses pionnières en sensibilisant son comité de toponymie à l’importance de nommer des lieux publics et des rues à leur nom.» (Le Soleil, 30 avril 2006, p. 5). Les efforts ont payé, puisque de nos jours, cette municipalité se prévaut de la proportion femmes/hommes la plus élevée du Québec. Tranquillement, la lutte avance!


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