Corolla 1997

7 juin 2019Sophie Parent
Catégorie :Témoignage

L’été, pour moi ça a été une Corolla 1997. Beige, plaque européenne à l’avant et toit ouvrant.

Bref, la grande classe.

Je l’avais baptisée Gilles. La Gilles Mobile. Puis, mon frère a proposé Bernard Derome. Ça le faisait, aussi.

C’était ma première voiture: celle que je conduisais pour me rendre travailler dans une savonnerie. L’intérieur sentait d’ailleurs le p’tit sapin Black Ice et le savon artisanal. C’était une caractéristique bien pratique pour masquer mon odeur de fond de tonne, quand je rentrais travailler au lendemain d’un feu de camp un peu trop arrosé.

Je l’ai achetée l’été de la réouverture du ciné-parc Orford. C’est aussi là que j’ai amené mon ex, pour notre première date. Ça s’est d’ailleurs très mal fini, notre histoire, mais comment j’aurais pu l’savoir à l’époque? On s’est frenchés sur le capot de mon char, entre les deux films. J’suis tombée en amour, assise sur des sièges beiges qui matchaient l’intérieur de mes portes en cuirette délavée.

La saison estivale, je l’ai passée le bras sorti par la fenêtre, partiellement parce que ça me donnait de l’allure; partiellement parce que mon air climatisé shootait de l’air chaud et du sable.

À ce sujet, j’ai bronzé considérablement plus d’un côté que de l’autre.

Ma patronne faisait tester parfois des recettes de gelato, que je pouvais ramener quand j’allais à la plage avec mes ami·e·s, jouer au volley-ball. C’était toujours bien winner. Sauf que j’devais toujours expliquer la différence entre un gelato, un sorbet et d’la crème glacée, puis lister l’ensemble des ingrédients, pour le vegan du groupe. C’était pas toujours reposant, mettons.

Parfois, la valise refusait d’ouvrir. C’était fâchant, quand j’y laissais mon maillot et ma serviette, en pleine canicule. C’était encore pire quand elle s’ouvrait deux jours plus tard et que je réalisais que j’y avais aussi laissé mon sandwich aux œufs.

Quand il pleuvait, la valise devenait soudainement le moindre de mes soucis. Les portes qui refusent d’ouvrir et avoir à se glisser par une fenêtre en plein déluge, c’était une autre histoire par contre! Sans parler du toit ouvrant qui coulait et de l’eau qui entrait par mon plancher pourri, chaque fois que je roulais dans une flaque! Au moins, immobilisé, mon carrosse royal pouvait drainer l’eau qui entrait par le toit à travers les trous dans mon plancher…

Bien que j’étais jeune et sans craintes, j’conduisais pas très vite. C’est que mon moteur ne fournissait pas vraiment, rendu dans la côte King. Disons qu’au son, j’avais l’impression d’aller beaucoup plus rapidement que ma vitesse réelle. Et c’est peut-être tant mieux, parce que j’étais pas une conductrice très expérimentée, comme pouvaient en témoigner la poubelle renversée dans ma cour ou un parallèle croche sur la Well Nord.

C’te char-là, c’était le symbole de l’Univers des possibles. C’était la liberté et l’autonomie, à la veille de changements majeurs dans ma vie. J’avais l’impression que ma vie ne faisait que commencer, que ça ne pouvait que bien aller pour la suite. L’idée était terrifiante et excitante à la fois.

Parfois, j’y pensais en écoutant la radio qui grichait… jusqu’à ce que j’me sois rendue compte que — jackpot! — y’avait un lecteur CD caché derrière ma radio. Cette découverte m’a servi pas mal par la suite, afin de m’époumoner du Céline Dion avec mes meilleur·e·s ami·e·s, en roadtrip.

J’aimais aussi penser que j’étais une femme indépendante quand je changeais mes pneus toute seule, vérifiais mon niveau d’huile ou assistais le beau-père pour changer mes plaques de freins! Entre deux towings de CAA, j’en ai appris pas mal sur la mécanique automobile! Je me débrouillais seule, au grand désespoir de mon père qui trouvait que je m’aventurais pas mal loin avec ma vieille bagnole.

Puis, le jour fatidique de la cour à scrap est arrivé pour Gilles, alias Bernard Derome.

Suite à une série de toussotements, un muffler qui tombait en ruine et un moteur qui claquait, un remplacement par une plus jeune s’est imposé.

Elle laisse ainsi dans le deuil une propriétaire éplorée et ruinée par ses coûts de réparations, qui se souviendra longtemps de cet été-là.

Rest in pièces peace, Bernie. You will be missed.

(1997-2017)


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