Laval et toponymie: un exemple pour Sherbrooke?

26 septembre 2019Gabriel Martin
Catégorie :Féminisme

À Sherbrooke, une volonté citoyenne ferme se manifeste en faveur de la parité toponymique depuis quelques années. Après les tractations résolues de groupes citoyens et de l’élue Beaudin, le conseil municipal de Sherbrooke s’est prononcé formellement en faveur de la parité toponymique, il y a déjà quelques mois de cela. Quiconque s’est investi dans le débat a pu observer les résistances des structures politiques et organisationnelles sherbrookoises, qui se sont surtout montrées indisposées par les appels au changement de culture.

À Laval, la situation est tout autre. Une franche volonté de mieux représenter les femmes s’observe autant du côté du conseil municipal que de celui du comité de toponymie, qui a presque uniquement adopté des noms de femmes comme nouveaux toponymes depuis 2017. Pour en savoir plus, je me suis rendu à l’hôtel de ville de Laval, où je me suis entretenu avec les élus Virginie Dufour et Yannick Langlois, en présence de l’attaché politique Jibril Akaaboune Le François.

Leurs attitudes et pratiques en matière de toponymie sauraient-elles servir d’exemple à Sherbrooke? Je vous laisse le soin d’en juger, mais vous l’aurez compris : à mon sens, cela ne fait aucun doute.

Sauf erreur, Laval est la première municipalité du Québec à explicitement inscrire la représentativité des femmes comme un critère d’analyse et de choix de toponymes. D’où vient cette initiative?

VD : L’initiative vient de moi. J’ai fait la proposition qu’on augmente la représentativité féminine dans la toponymie de Laval en mars 2016. Quand j’ai appris que Montréal mettait sur pied une banque de noms féminins pour nommer des lieux, je me suis dit « Voilà ce qu’on veut! » Ce projet m’a inspiré.

J’ai déclaré mon intention au conseil municipal, dans une allocution faite à l’occasion de la Journée internationale des femmes, au même moment que j’annonçais la création imminente d’un comité de toponymie pour notre ville.

Des discussions ont ensuite eu lieu pour établir les critères de choix de noms de lieux qui entreraient dans notre Politique de dénomination toponymique. Lorsque j’ai reçu la première version de cette politique, j’ai vu qu’on n’y spécifiait pas notre désir d’améliorer la représentativité des femmes dans la toponymie lavaloise. On me disait : « Oui, oui! Ça va faire partie des critères —Et bien, je veux le voir écrit! ». [rires] Donc il y a eu une version modifiée qui a été créée. Je voulais que ça soit clair, qu’il n’y ait aucune ambigüité.

YL : Ajoutons que cette politique de toponymie, qui a été adoptée en 2017, est la toute première en vigueur à Laval. J’ai donc pour ma part le privilège d’être le premier président du comité de toponymie de la ville et j’ai le plaisir d’être la première personne à pouvoir mettre en œuvre la vision impulsée par ma collègue.

Est-ce que l’adoption de votre politique a réellement contribué à augmenter le nombre de femmes honorées dans la toponymie lavaloise?

YL : Oui, car à nos yeux, il est très important de retenir plus de noms de femmes, alors ce critère oriente grandement nos choix. Il y a d’autres critères, mais s’il y a deux choix d’égale importance, nous allons toujours privilégier le nom féminin pour chercher à rétablir l’équilibre. Ainsi, la grande majorité des nominations que nous avons faites depuis la création du comité de toponymie sont des femmes. Nous parlons pour le moment d’une dizaine de toponymes. La tendance va se maintenir dans les années à venir, sans compter que de nouveaux lotissements s’en viennent. C’est l’histoire qui nous le commande. Contrairement à ce qu’on semble croire dans d’autres villes, cette manière de faire ne nous empêche aucunement d’honorer les hommes incontournables.

VD : Un exemple de toponyme choisi dans mon quartier l’illustre très bien. Un bénévole du nom de Raymond Millar s’est occupé d’un parc de la ville pendant des années. Au lendemain de son décès, j’ai commencé à recevoir des demandes pour renommer le parc en question en son honneur. Il est d’ailleurs mort en service, d’une crise cardiaque. J’ai même reçu près de 500 noms sur une pétition. Cet individu n’apparaitra probablement pas dans la plupart des livres d’histoire, mais il a pourtant marqué la communauté de façon importante, les gens se sont mobilisés pour nous le faire savoir. Ça allait donc de soi qu’on retiendrait son nom.

Cela n’empêche pas que nous allons plus loin qu’à Sherbrooke, où la conseillère Évelyne Beaudin a demandé que les recommandations soient équitables entre les hommes et femmes. Elle n’est pas allée aussi loin que nous et elle s’est heurtée à plus de résistance. Je sais que ses propositions ont causé un émoi à Sherbrooke. De notre côté, nous désirons augmenter la représentativité féminine. À peu près toutes les nominations sont féminines, car il y a un grand déficit à rattraper.

Ce souci concerne aussi les noms plus génériques. À un moment donné, nous avions par exemple le choix entre le nom du parc des Vignerons et le parc de la Sommelière. Nous avons retenu le deuxième. Il ne s’agit pas du nom d’une femme en particulier, mais ça entre tout de même dans la représentativité féminine.

Croyez-vous que la toponymie devrait se concentrer sur des femmes de l’histoire locale?

VD : Non. Nous concentrer sur l’histoire lavaloise serait trop limitatif et ne nous permettrait pas d’augmenter aussi efficacement la représentativité des femmes. Faire l’inverse aurait été une excuse pour ne pas s’attaquer au problème. Dans la toponymie, de façon générale, on ne trouve pas que des hommes locaux, alors rien ne justifie de mettre l’accent sur ce critère quand vient le temps de choisir des femmes, bien au contraire.

YL : Il n’en demeure pas moins qu’on peut trouver beaucoup de femmes marquantes et oubliées dans toutes les villes, pour autant qu’on s’en donne la peine. Les femmes du passé ont été impliquées dans des organismes, dans les églises, dans les clubs sociaux, etc. C’est sûr qu’il faut faire un peu plus de recherche, mais avec l’aide d’historiens nous sommes en mesure de facilement faire ressortir ce genre de femmes. Par exemple, notre toponymie rappelle les sœurs Anna et Rita Ouimet qui étaient très impliquées dans la communauté, dans le Cercle de Fermières de Sainte-Rose. Pendant des années, elles ont organisé des banquets et des soirées de danse avec leur cercle. Elles redonnaient ensuite les fonds récoltés à des organismes qui en avaient besoin.

JALF : Lorsque les noms sont adoptés par le conseil, M. Langlois prend le soin de dire « Je veux juste faire un petit mot là-dessus. », pour expliquer l’histoire derrière les noms comme il vient de le faire. À une autre époque, il y avait moins de recensements écrits au sujet de ce genre de femmes, mais elles existaient tout de même. Souvent, la toponymie permet de ranimer leur souvenir.

VD : Cela dit, beaucoup de femmes ont marqué l’histoire de Laval en demeurant « derrière », alors il est plus difficile de trouver des traces d’elles. On dit souvent « Derrière chaque grand homme, il y a une grande femme ». Il y en a qui ont fait des choses, mais nous n’en entendons pas parler. Prenons l’exemple d’une dame extraordinaire, Lee Brault [NDLR : née Leona Crowley, le 3 avril 1927], qui a créé l’association Parents-Uniques dans le quartier Saint-Rose. J’avais entendu un historien parler d’elle et dire qu’il fallait absolument que Laval l’honore. J’ai eu besoin de 2 ans pour parvenir à la retrouver… et finalement elle est encore vivante! Après bien des recherches, nous n’avons donc pas pu nommer de rue en son honneur comme je le voulais.

Est-il obligatoire qu’une personne soit décédée pour que vous puissiez nommer un lieu en son honneur?

YL : Nous ne sommes pas obligés de suivre cette recommandation de la Commission de toponymie. La seule conséquence, dans un tel cas, est qu’il faudra attendre un an après la mort de la personne honorée pour que le toponyme choisi en son honneur soit homologué officiellement.

Dans notre politique, nous avons adopté une approche prudente, mais plus flexible que les recommandations de la Commission. Nous avons décidé que nous pouvions nommer un nom de bâtiment, comme un aréna ou une bibliothèque, en l’honneur d’une personne vivante. Toutefois, nous avons décidé de nous abstenir de le faire pour les rues, dont le changement de nom en cas de scandale poserait de plus importants problèmes logistiques. Nous avons aussi choisi de faire attention pour les noms de parcs. Dans quelques cas, nous faisons des exceptions à ce principe, comme avec le parc Bernard-Landry.

VD : Nous ne sommes pas la seule municipalité à nous permettre une telle latitude. Par exemple, à Charlemagne il existe un boulevard Céline-Dion, dont le nom n’est pas reconnu par la Commission de toponymie du Québec, mais est bel et bien en vigueur et reconnu par la ville. La Commission de toponymie donne des lignes guides, mais elles ne font pas l’unanimité et nous demeurons libres de nous en écarter.

Concluons par une question plus fondamentale : pourquoi, au fond, désirez-vous mieux représenter les femmes dans la toponymie de Laval?

YL : Car nous voulons susciter un sentiment de fierté chez les Lavalois et Lavaloises. Les gens seront plus fiers de leur toponymie si nous trouvons des noms de personnes qui ont touché leur quartier, ce qui inclut les femmes. Comment pourrais-tu être fier de ta ville si elle ne te représente pas? C’est ça l’essentiel de la politique : créer une fierté et toucher les gens.

VD : Pour moi, l’enjeu est réel. Les femmes représentent 50 % de la population donc il m’apparait nécessaire que notre toponymie le reflète. Il s’agit effectivement d’une question de fierté, et plus particulièrement de la fierté des Lavaloises. La toponymie peut susciter un sentiment d’appartenance envers le territoire, mais aussi envers toute l’histoire, pour autant qu’on puisse s’y rattacher dans une certaine mesure.

JALF : Et d’ailleurs, il y a un petit peu plus de femmes à Laval : nous parlons de 51,7 % de femmes et de 48,3 % d’hommes!

VD : Oui! Effectivement! [rires] Enfin, il va falloir se poser une question supplémentaire : notre toponymie reflète une histoire qui est très francophone ou québécoise de souche; pourtant le tiers des Lavalois et Lavaloises sont nés hors Canada. Ces gens et leurs enfants ne se trouvent pas particulièrement représentés dans notre toponymie. La parité toponymique concerne donc les femmes, mais aussi les gens d’autres groupes. C’est notre devoir, en tant qu’élus, de nous pencher sur ces questions.


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