Bernard le Parfait ou complaintes d’un ex-maire amer

31 octobre 2019Claude Dostie Jr
Catégories :Lecture | Politique municipale

J’ai écouté Bernard Sévigny au Salon du Livre dire, récemment, que les gens qui espéraient lire son livre (L’aquarium municipal: récit documenté sur la gouvernance; Éditions Marcel Broquet, 2019) pour «voir s’ils étaient dedans» allaient être déçus. «Je ne nomme personne», assurait-il, voulant convaincre que son livre ne visait pas à régler des comptes avec ses adversaires politiques.

Même s’il est vrai que Bruno Vachon est le seul personnage local nommé expressément par Sévigny, pour saluer son rôle dans le retour du hockey de la LHJMQ à Sherbrooke, l’ex-maire oublie de mentionner que les notes de bas de page identifient clairement les protagonistes.

Luc Larochelle, «le chroniqueur» [à La Tribune], est écorché notamment pour avoir osé écrire que Sévigny avait été imprudent en organisant un cocktail de financement sur le toit d’un immeuble appartenant à un grand promoteur de la ville. L’ex-maire remet en doute les intentions de Jonathan Custeau, autre journaliste de la Tribune, quand Sévigny avait admis avoir «escamoté la loi d’accès à l’information». Pierre-Luc Dusseault se fait reprocher son incapacité à trouver une subvention pour la salle intermédiaire tandis que Luc Fortin se fait rappeler ses liens avec son beau-père, le conseiller Jean-François Rouleau, un membre de «l’opposition officieuse», un terme que Sévigny utilise si souvent qu’il y aurait lieu de lui diagnostiquer un tout léger trouble obsessionnel.

Denis Pellerin, candidat à la mairie, ne cherchera pas longtemps qui est ce «candidat verbeux» qui a fait l’objet d’une mise en demeure de candidates du maire en pleine campagne électorale. L’auteur de ces lignes, qualifié de «dénigreur» par Monsieur le Maire n’a pas non plus eu de difficulté à s’auto-identifier quand Bernard Sévigny cite deux lettres ouvertes qu’il a signées. La citation tronquée sert bien les moqueries du maire déchu, mais sème malheureusement le doute sur d’autres aspects de ce «récit documenté». Même sous les apparences de rigueur, dans cette brique de 500 pages, Sévigny tourne souvent les coins ronds.

Un livre pour qui?

On ne peut pas dire que Sévigny a écrit un texte qui tente de «théoriser» la vie municipale pour d’autres élu.e.s du Québec; ce livre est «pur Sherbrooke». Même si d’autres élu.e.s pourraient être intéressé.e.s par un chapitre intitulé «le développement d’une grande Ville», ils seront peut-être moins captivés par le récit aigri et détaillé de Sévigny sur sa fameuse «stratégie Well Inc.» qu’il se permet étrangement de comparer à la revitalisation du quartier St-Roch à Québec. Difficile de croire que son chapitre sur «la campagne électorale municipale» est autre chose qu’une plainte interminable sur la manière dont un néophyte populiste a réussi aussi facilement à le déloger, avec un contenu aussi douteux que simpliste.

Le livre n’est pas vraiment réfléchi, même s’il est utile (j’y reviendrai); il a tous les airs d’un prétexte, un support où Sévigny a déversé, dans un exercice qu’on espère thérapeutique, toutes ses anecdotes, réflexions et récriminations sur sa carrière bien remplie. En entrevue à la radio, Sévigny peinait même à expliquer son titre:

«C’est un aquarium. Je pense que la métaphore n’est pas trop forte. L’aquarium, les gens de l’extérieur voient des poissons à l’intérieur… euh… souvent pensent comprendre quelle est la dynamique entre les poissons… euh… mais souvent c’est une dynamique qui est mal perçue: les tensions, la façon… les interactions entre les poissons… euh… quand on est dans l’aquarium ça va bien parce que ce qui se passe dans l’aquarium, ça préoccupe les poissons, mais ça ne préoccupe pas toujours les gens à l’extérieur de l’aquarium…»

Difficile de dires de quelles tensions, supposément inconnues des fameux spectateurs à l’extérieur de l’aquarium, parle Sévigny. Parle-t-il de sa détestation consumée d’Hélène Dauphinais, d’Annie Godbout ou de Jean-François Rouleau? J’ose croire que tout Sherbrooke était au courant…

Sans malice, son titre me rappelle plutôt comment Sévigny vivait dans une bulle. Et je crois qu’on ne s’avance pas trop en disant que c’est ce qui a causé sa perte. La distance, savamment maintenue, entre Sévigny et la population, et son irritation apparente devant tous types de questions à son endroit faisaient partie du personnage. «S’il y a une chose dont je ne m’ennuierai pas, c’est bien la période de questions des personnes présentes au conseil», affirme-t-il, manifestement encore exaspéré.

Le bilan

Qu’on s’entende, Sévigny a fait plusieurs bons coups qui méritent le respect (les cibles de logements sociaux, la salle intermédiaire, les nouveaux pouvoirs de taxation pour les villes, le resserrement des règles sur les ententes avec les promoteurs, etc.). Et, même si ces projets ne sont pas parfaits, loin de là, on peut néanmoins apprécier le travail et le leadership du maire dans des dossiers comme l’aéroport ou la revitalisation du centre-ville.

Le problème est que sa version des faits aurait probablement été davantage prise au sérieux s’il s’était imposé la même rigueur qu’il exige de tous ceux qui ont croisé sa route politique durant ces années. Sévigny ignore-t-il que ses lecteurs et lectrices connaissent aussi l’histoire?

Aussi, quand Sévigny revient ad nauseam sur la plainte de Jean-François Rouleau à la Commission municipale, on pourrait peut-être le prendre en pitié s’il ne s’avérait pas qu’il était lui-même, comme chef du RS, responsable de la plainte envers Évelyne Beaudin, quelques jours avant l’élection. L’universitaire Sévigny n’avait pas cru bon de se renseigner sur l’état du droit avant de déposer cette plainte bidon? Pourtant, pas un mot de Sévigny-le-pur sur cet épisode.

Quoi qu’il en soit, il y a dans ce livre une mine d’informations pour quiconque, comme moi, travaille au cœur de l’administration municipale. L’historique et le détail des projets fournis par l’ex-maire sont souvent éclairants et permettent de comprendre autant les problèmes du passé que ceux d’aujourd’hui.

À cet égard, il me semble que le maire actuel Steve Lussier a fait une erreur en affirmant d’emblée, à la sortie du livre, qu’il n’allait pas le lire.

En fait, il aurait dû être le premier à le lire…

Claude Dostie Jr, Directeur de cabinet Sherbrooke CItoyen


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