Le jour où je faisais la grève dans mon lit

31 octobre 2019
Catégories :Activisme | Témoignage

Ah, les douleurs chroniques! Subtiles, méconnues, invisibles. C’est un vrai package deal. Vision brouillée, dos barré, sensations de bleus partout sur le corps. Mon corps, celui qui me porte chaque jour. Qui me porte ou que je porte? Des fois, je me pose la question.

Aujourd’hui, c’est une journée particulière. Je fais la grève pour la planète, comme des dizaines de milliers d’autres personnes. Je la fais en solidarité avec les peuples autochtones qui protègent et défendent les territoires. Avec les femmes du monde entier, dont les inégalités vécues quotidiennement sont accentuées par les conséquences importantes des changements climatiques. Je suis en grève avec mes camarades de luttes, mes collègues de travail, mes ami.es, mes camarades de vie.

Pourtant, je suis physiquement absente. Fatiguée, épuisée. J’écoute en direct les discours enflammés du début de la manifestation, émue de tant de beauté et de puissance. J’étais prête. J’avais fait mon sac, préparé ma bannière, callé un contingent féministe, partagé — plus trop que pas assez — les informations de mobilisation. Ce matin, mon corps de fibromyalgique m’a dit non. Un gros non lourd, culpabilisant et décevant.

J’écoute les discours, je vois les pancartes. J’écoute aussi quelques reportages médiatiques. Comme à l’habitude, ce que je vois m’enthousiasme et me fâche en même temps. Dans une marée de «messages collectifs et unis», les particularités se perdent, sont invisibles. Si personne n’est spécifiquement attitré.e pour défendre les droits des groupes vivant à la croisée des oppressions, leurs réalités ne sont pas soulignées.

En 2019, comment peut-on encore ignorer que les bouleversements climatiques, cumulés aux injustices sociales et fiscales, affectent différemment et plus particulièrement les femmes, les personnes racisées, les personnes en situation de handicap? D’ailleurs, pourquoi faut-il toujours demander à ce qu’un transport suive les manifs pour les personnes à limitation fonctionnelle? Pourquoi ne pas réfléchir tout simplement à un trajet et à une mobilisation inclusive dès le départ?

Bref, je m’égare.

Je voulais surtout souligner le fait que nous avons toutes et tous une manière de militer, de s’impliquer et de s’engager dans nos communautés. Des milliers de personnes ont des raisons de ne pas être présent.e à la grande mobilisation, ça ne veut pas dire qu’illes ne sont pas solidaires. Comme plusieurs autres ont des raisons d’être sur place pour se faire du capital politique, surtout en cette période électorale fédérale. La Marie sceptique en moi est écœurée des discours de politicien.nes.

Elle souhaiterait que cette lutte pour une planète viable et vivable pour toustes soit intersectionnelle, féministe et inclusive. Elle souhaiterait ne pas avoir à argumenter pour ajouter des slogans féministes à une liste de slogans communs, parce que la lutte pour la justice climatique EST une lutte féministe. [Pour info, il n’y en a pas. «Les gens ne comprendraient pas. Illes ne les chanteraient pas tsé.»]

À force de noyer les luttes féministes et intersectionnelles au nom d’une «lutte commune et unitaire», on ne fait que répéter les structures patriarcales qui nous maintiennent dans des situations d’inégalités systémiques, à l’échelle locale ou régionale. Le monde comprendra-t-il un jour que tout est politique, tout est féministe, tout est intersectionnel?

Sera-t-il en mesure de comprendre ses propres incohérences de luttes sociales? Comment peut-on prétendre défendre les territoires en marchant aujourd’hui, alors que le colonialisme assassine et fait disparaître des milliers de femmes autochtones dans l’indifférence générale? Pourquoi ne parle-t-on pas des centaines de milliers de réfugié.es climatiques qui sont en déplacement forcé à cause de NOS actions et que les pays du Nord méprisent et rejettent du revers de la main?

Comment peut-on passer sous silence que les femmes des Premières Nations font face aux injustices les plus importantes en matière de santé environnementale en raison de l’exposition à des produits toxiques provenant de sites industriels voisins, de la mauvaise qualité de l’air intérieur, des problèmes chroniques d’eau potable, de la contamination des aliments traditionnels et plus encore? Que plusieurs recherches suggèrent que la combinaison de contaminants (particules fines, au plastique, aux pesticides, aux cosmétiques, aux matériaux de construction, à la composition de certains produits ménagers) modifie le fonctionnement de nos gènes et peuvent entraîner des maladies chroniques ou des enjeux au niveau du développement des fœtus et des enfants? Que les femmes sont plus exposées à ces contaminants et que leur organisme a davantage de difficulté à éliminer les contaminants? Et qu’en est-il de l’accessibilité à la Diva-Cup et des polluants contenus dans les tampons et serviettes sanitaires commerciales?

La liste est longue, c’est une lutte globale et planétaire. C’est beau 10 000, 100 000, 1 million de personnes qui marchent pendant un après-midi. C’est vrai, c’est inspirant. Et demain? Et la semaine prochaine? Et les mois suivants? Pour maintenir une pression assez forte pour faire virer le vent de bord, il faudra, une fois pour toutes, inclure tout le monde, et s’attaquer aux racines des problèmes.

Soyons radicales.

Soyons radicaux.

N’ayons pas peur des mots. Ni des actions.


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