Dans le secret du cabinet #13

8 décembre 2019Steve le Bienheureux
Catégories :Fiction | Politique municipale

Cher journal intime,

Est-ce que toi aussi tu sens dans l’air cette odeur particulière? Cet air frais, vif et piquant, avec des effluves de sapin vert Roi des forêts. Une douce neige qui tombe du ciel et qui étend son manteau blanc pour tout l’hiver et qui fait que dehors on va avoir si froid. C’est l’odeur des vacances du temps des Fêtes!! Et j’ai envie de crier: enfin! Je crois que même après quarante ans j’ai toujours la même sensation de libération et de soulagement à l’approche de ce moment particulier de l’année. Toujours la même envie de courir loin loin loin de l’école.

Mais malheureusement, il va me falloir être un peu patient avant de m’enfuir, parce que j’ai un gros travail à rendre à l’école du conseil municipal. Même si le mois de décembre est plein de promesses, il débute toujours par les examens de fin de session. L’ambivalence (bien sûr que je sais ce que ça veut dire!) du mois de décembre me rappelle toujours maman: une gifle et une caresse dans chaque main. Et à bien y réfléchir, je trouve que ça me rappelle pas mal mon amoureuse aussi. Elle a toujours un mot doux et un mot dur dans la même phrase. Par exemple, elle va me dire: «T’étais très beau avec ton nœud papillon lors du conseil d’hier soir. Dommage que ça te donne un air ridicule et pas du tout approprié pour lancer des fadaises sur le réchauffement climatique». Hooo, mon amoureuse, il n’y a que toi pour faire revivre si fort ma maman dans mon cœur!

Mais trêve de nostalgie, l’heure est à l’action comme toujours pour un homme de pouvoir comme moi, qui a un agenda bien rempli jusqu’au 20 décembre, jour de la libération. Avant d’être libre, il me faut passer le grand examen du budget de la ville. C’est un moment très difficile et très stressant parce que tout le monde est là à te regarder et t’entendre expliquer une série de chiffres. Et pendant ce temps dans ton dos t’as les journalistes qui vérifient que je n’ai pas oublié une virgule dans mes additions, mais eux ils trichent en se servant de la calculatrice de leur téléphone alors que moi je dois faire mes additions de tête parce que c’est moi qui suis en examen et que la calculatrice est interdite. Alors c’est vrai que tous ces chiffres c’est la partie difficile de l’examen du budget, parce que certes il y a des additions, et que parfois de sournoises soustractions s’y glissent, mais le plus dur c’est quand arrivent les pourcentages. Là je t’avoue que je tremble comme une feuille, je ferme fort fort mes yeux, puis je dis un chiffre au hasard en espérant que ça marche, ou que alors quelqu’un ait répondu à ma place.

Parce que vois-tu mon cher journal, c’est un des privilèges que j’ai en tant que maire: je peux refuser de répondre à une question et désigner la personne qui répondra à ma place. En fait, c’est Mme Nicole, la présidente du comité exécutif, qui a la responsabilité de répondre aux questions. Quelque part je trouve ça normal, on l’appelle pas la maitresse d’école pour rien. Imagine si à l’école la maitresse avait été obligée de répondre aux questions à ma place. C’est clair que j’aurais passé un MBA plutôt que de passer simplement mon diplôme de fin d’études secondaires.

En tout cas, ça fait que je peux répondre aux questions simplement quand le sujet m’intéresse ou que j’ai quelque chose de pertinent à dire. Par exemple, dès qu’il s’agit de dire «un gros merci beaucoup» à un illustre bénévole d’une association sportive de quartier, c’est toujours moi qui prends la parole. Faut dire qu’il n’y a personne pour lutter contre moi sur le terrain des phrases creuses, même si Julien Lachance et Marc Demers m’imitent très bien, le citoyen ne se laissera jamais abuser par de pâles copies. Autre sujet où je refuse de me planquer derrière la présidente du conseil, c’est tout ce qui touche aux chars et à la mécanique. J’ai brillamment pris la parole pour dire à l’association des conducteurs de ski-doo que «oui, merci d’être venus nous faire part de vos difficultés, cela me tient très à cœur, surtout que la saison est déjà bien avancée, alors c’est sûr qu’il faut aller de l’avant pour reculer sur le zonage des droits de passage, mais même si je peux rien faire, ben je vais redire tous vos beaux arguments que le ski-doo c’est 3 milliards de dollars et que si on les avait Sherbrooke serait tellement prospère, mais comme on les a pas ben alors vous aurez rien, et c’est pas de ma faute, demandez voir au président du comité d’urbanisme». À voir leur bouche pendante de 6 pieds de long, j’ai bien compris que la verve de mon discours les avait assommés. En voilà qui ont connu Noël avant l’heure.

Pour revenir au budget… Tu vois mon beau journal, plutôt que d’être enfermé dans mon bureau à faire ce budget, je devrais être en train d’écrire ma lettre au père Noël. Et là je pourrais lui raconter un peu la Ville à laquelle je rêve: un ville de ski-doo l’hiver et de moto-cross l’été; une ville de sport et de culture, mais qui refuse les jeux de la francophonie et démonte son théâtre d’été; une ville où tout est possible, et où le plus simplet de ses citoyens peux accéder au poste de direction le plus élevé. Mais malheureusement mon cher journal, mon âme d’enfant s’est brisée sur les réalités de la vie, et je ne crois plus au père Noël.

(à suivre)


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