Temps et Marées

7 février 2020Souley Keïta
Catégories :Chronique | Cinéma

Une critique sans trop divulgâcher.

Il y a des lieux, à Sherbrooke, où nous pouvons encore nous extasier de voir un genre cinématographique qui se bat, contre vents et marées, pour subsister. La Maison du Cinéma nous permet de découvrir des documentaires intelligents et intéressants. C’est ainsi que nous pouvons définir le documentaire Temps et Marées, sélectionné aux Hot Docs 2019 et vainqueur au RIFFA 2019.

Nous avons le plaisir, le goût de découvrir, de redécouvrir les paysages qui font la beauté du Québec.
Pourtant, à travers la Basse-Côte-Nord, la définition d’un village qui se meurt, prend de l’ampleur. Le village de Rivière-Saint-Paul, comme de nombreux autres lieux dans le monde, subissent les désagréments du temps et voient les marées humaines fuirent les zones rurales pour les milieux urbains. L’impuissance en voyant les villages s’éteindre est une constante qui frappera dans ce documentaire brillant coréalisé, une nouvelle fois, par Aude Leroux-Lévesque et Sébastien Rist (Appelez-moi Salma, Chez les géants, etc…)

Les « oubliés » du Québec tentent de survivre, enfermés dans un village, où l’on ne peut partir qu’en prenant le bateau et l’avion. Le manque d’emplois ou d’études supérieurs contraignent souvent à un exode ou à un démantèlement familial. C’est le cas de Brittney qui grandit sans ses parents, partis travailler à l’extérieur du village ou de Ethan, dont la relation avec son père subit encore le tumulte des longues séparations.

Comment faire vivre un village lorsque que le gouvernement le pousse à dépérir ?

Le documentaire pose les bases de nombreuses réflexions qui touchent les habitants, notamment Garland, pêcheur meurtri par le moratoire de 1992 (quota sur la pêche de la morue) et qui s’est reconverti pour promouvoir l’écotourisme.

Entrée Libre a pu s’entretenir avec un des réalisateurs, Sébastien Rist :

 

Souley Keïta : Le premier plan est assez symbolique avec cette attente des chasseurs, peut-on y voir l’incapacité de sauver ces villages en Basse-Côte-Nord et la longue attente d’un espoir?

Sébastien Rist : Oui cette image est assez symbolique. Ces hommes, à une certaine période de l’année, se retrouvent sur une roche au milieu du Golfe du Saint-Laurent et ils attendent l’arrivée des canards. C’est une scène qui évoque beaucoup parce que nous apprenons, à travers le film, que ces gens sont souvent en attente perpétuelle, que ce soit pour l’arrivée des canards ou que ce soit pour l’arrivée d’espoir. C’était également pour montrer que sur cette roche si on tombe dans cette partie du Saint-Laurent, on a très peu de chance de survie. Cela permettait de mettre en lumière une vulnérabilité qui les touchent sans cesse.

Souley Keïta : Le titre est assez évocateur, avec ces marées humaines qui fuient ces villages, est-ce que nous tuons un patrimoine en le coupant du monde? Est-ce que nous sommes amenés à voir croître les villages fantômes?

Sébastien Rist : Je pense que c’est cela que nous évoquons entre les lignes. C’est la manière dont nous réalisons, avec Aude, nos documentaires. Nous préférons laisser parler la vie, les gens que l’on observe dans nos films. Il y a une volonté d’illustrer de gros enjeux à travers la vie quotidienne, à travers des passés assez personnels ou des relations. Nous nous sommes dits qu’il était impératif de ne pas faire ce film au premier degré avec une narration qui enlèverait la sensibilité vis à vis de ces gens.

Nous avons ces jeunes qui sont ouverts au monde, qui veulent étudier, qui veulent découvrir et qui se disent que « si je ne veux pas être un pêcheur ma seule autre option offerte est de quitter le village. »

Il est évident qu’ils ne retourneront pas chez eux. Ils font leurs études et vont sûrement trouver des emplois qui ne se font pas dans ces villages. C’est ce dilemme qui frappe cette communauté.

Cette année, le réseau sans fil est enfin arrivé dans ces villages donc on va voir la suite, notamment avec la perspective pour certaines personnes de créer des petites entreprises en lien avec l’internet.

Il reste également l’enjeu primordial d’amener la route 138 jusqu’à ces villages pour les connecter au reste du Québec, donc il y a un espoir.

 

Souley Keïta : À travers le documentaire, nous voyons que les villageois se soustraient à un futur proche ou lointain, est-ce que on les conditionne à une incertitude chronique (famille, études) ?

 

Sébastien Rist : C’est le dilemme de la famille du jeune Ethan car ils ont décidé de rester dans leur village mais ce n’est pas parfait. Oui l’enfant vit sa culture, son patrimoine mais le hic est que son père doit sans cesse aller chercher l’argent ailleurs. C’est un peu le paradoxe, tous ces villages survivent grâce à des personnes qui ne reviennent que 2 à 3 mois dans l’année pour voir leur famille et envoient de l’argent durant l’année. L’argent vient d’ailleurs (Grand Nord, Alberta, etc…)

Je pense que ce n’est pas durable de continuer comme ça, c’est des enjeux qui sont internationaux car ils touchent un grand nombre de gens à travers le monde et cela peut déstabiliser le noyau familial.

 

Temps et Marées bénéficiera de deux séances inédites, dans lesquelles il y aura un tirage au sort pour le restaurant Le Chevreuil, le dimanche 9 février 2020 à 12H30 et le mardi 11 février 2020 à 19h00, dans les salles obscures de La Maison du Cinéma. Je vous invite à venir nombreux !

D’ailleurs dimanche, une dégustation de cocktails à base de produits de la région Basse-Côte-Nord est prévue.


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