14 jours 12 nuits

5 mars 2020Souley Keïta
Catégories :Chronique | Cinéma

Une critique sans trop divulgâcher.

« Avec quelle rigueur, Destin, tu me poursuis » est une phrase de Jean Racine qui siérait à merveille au dernier film de Jean-Philippe Duval. 

Destin ! Ce destin croisé, celui de deux femmes, la mère biologique, Thuy,  jeune guide touristique francophone au Vietnam (Leanna Chea) et la mère adoptive, Isabelle, océanographe au Canada (Anne Dorval), dont l’adoption, quelques années auparavant, de Clara, métisse franco-vietnamienne va les lier à jamais. 

Destin ! Ce destin fossoyeur, qui détruit et creuse le bonheur de ces personnages, dans un film qui met au premier plan ces incroyables femmes.   

Ce destin qui fait ressurgir le passé qui honte le futur d’un Vietnam meurtri, violenté et tuméfié par les « fréquentations » guerrières avec l’Occident qui n’a eu de cesse durant 2 décades, de faire croître les orphelins. 

Subjuguant, serait le premier mot qui me viendrait pour décrire ce film, mais également pour la place accordée à la scénariste Marie Vien, qui nous conte une très belle histoire sur l’adoption, la recherche identitaire de Clara, enfant adopté, vécue à travers Isabelle et le pardon.  Le deuxième mot serait enivrant, car oui, tout au long du film, le spectateur est amené à se délecter et à découvrir des personnages intéressants, intrigants et réfléchis dans une intrigue bien ficelée. Quelle joie ! 

14 jours 12 nuits, est porté avec justesse, avec panache, par un duo d’actrices principales que sont Anne Dorval (Mommy, J’ai tué ma mère, Jalouse, Mathias et Maxime, etc.) et Leanna Chea (Minh Tâm, Sun, etc.), qui est nommée aux Canadian Prix Écrans pour son rôle de Thuy dans le film de Jean-Philippe Duval (Chasse-Galerie : La légende, Unité 9, Dédé à travers les brumes, etc.)

Je n’oublie pas de mentionner le travail formidable du directeur photo Yves Bélanger (Dallas Buyers Club, Laurence Anyways, Le cas Richard Jewell, Indian Horse, etc.)

Entrée Libre a eu la chance de pouvoir s’entretenir avec l’équipe du film, de passage à Montréal :

Souley Keïta : Je trouve formidable le lien entre la scénariste et le réalisateur, notamment dès le début avec cet hommage à vos deux filles.

Marie Vien : C’était une demande de ma part, parce que ce film n’aurait jamais vu le jour sans mes enfants. Ce n’est pas une œuvre sur mes enfants, mais ce long-métrage s’est fait à partir de la genèse du pèlerinage que j’ai fait à partir du moment où ma fille a eu 18 ans. Une de mes filles vient de la Chine et l’autre vient du Vietnam.

Nous avons refait le pèlerinage du moment où nous sommes allés l’adopter. Pour elle, cela a été la fin d’un chapitre et pour moi, le début d’un autre chapitre. J’avais envie d’écrire une histoire qui allait mettre en scène ces deux femmes, ces deux mères. 

Souley Keïta : Est-ce que votre personnage de Thuy, ainsi que celui d’Isabelle (Anne Dorval) sont juste les victimes du destin et qu’elles ne le comprennent pas?

Leanna Chea: Dans la vie, on essaye toujours de comprendre les choses, mais aussi d’avoir un contrôle sur notre vie. Lorsque nous avons parfois le sentiment de voir que les choses nous échappent, cela fait peur et nous n’aimons pas ce qui nous fait peur. Le personnage de Thuy est comme cela et veut avoir un contrôle qu’elle n’a pas. Au Vietnam, les femmes sont éduquées comme cela, nous devons tout contrôler, nous devons tout savoir. C’est sans doute un héritage de la guerre, vivre dans la peur et cela a souvent amené ma mère à me dire, mieux vaut prévenir que guérir.

Souley Keïta : 14 jours 12 nuits, est-ce que c’est la volonté de dire que l’on peut pardonner au destin?

Marie Vien : C’est beaucoup une histoire de destin. À Commencer par la mère biologique, qui est née en 1972, au moment où les États-Unis larguent, sauvagement, des bombes sur Hanoï. De ces atrocités, Thuy perd ses parents et vivra avec sa grand-mère, une nouvelle fois endeuillée. La première fois à cause des Français avec la guerre d’Indochine (1946-1954) où elle perdra son mari et une autre fois avec les États-Uniens. Au moment où le film commence ce destin et les blessures vives de la grand-mère vont avoir une incidence sur Thuy et son enfant métis franco-vietnamien, symbole de paix entre l’Occident et le Vietnam. Le film revêt différentes thématiques comme le destin, la mort, le deuil, mais aussi l’amour.

Anne Dorval : Oui, c’est un film sur le pardon, sur la solidarité, sur la résilience. Pour moi, c’est également un film lumineux qui, au premier abord, pourrait paraître dramatique, car ces femmes sont déchirées et que le destin les amène dans de nombreux non-dits. Au fur et à mesure, on comprend qu’il y a, chez chacune de ces mères, un volcan qui bouillonne. 

Le film, 14 jours 12 nuits, parle de culpabilité de ces mères, mais également de la culpabilité de l’Occident, car en tant que Nord-Américaine en allant dans ce pays, qui a vécu des atrocités de la guerre, nous marchons sur des œufs. Je pense que dans ce film la réconciliation est possible et c’est pour cela que c’est un beau film, car cela arrive en fin de compte.

Souley Keïta : Est-ce que ce retour au Vietnam, c’est avant tout revivre le parcours initiatique que vivrait un adolescent majeur adopté, à la découverte de son identité?

Anne Dorval : Pour moi oui, car cette partie de l’identité d’un enfant adopté est vitale. Ce n’est pas pour rien que Isabelle décide de partir au Vietnam. C’est le seul endroit où elle a peut-être l’espoir de trouver une certaine plénitude, un certain réconfort. C’est comme si elle était avec Clara à ce moment-là. 

Souley Keïta : Peut-on dire qu’en rentrant dans l’intimité d’Isabelle, c’est prendre de plein fouet cette tempête?

Anne Dorval : La tempête est déjà là ! Elle est à l’intérieur d’elle. Elle est dans le paysage québécois. Cette tempête est une sorte de fuite pour retrouver sa fille. 

Elle part toute seule, sur un coup de tête, sans son mari, sans ses amis. Isabelle ne sait pas ce qu’elle va faire là, mais elle veut se rapprocher de sa fille.

Souley Keïta : Je voulais revenir sur ces peintures dans le film et qui vont sans doute amener des questions aux spectateurs. Les enfants sont privés, parfois, de leur bouche, de leurs yeux, ou encore, de leurs oreilles, est-ce que c’est cela que l’on a volé à Thuy?

Leanna Chea:  Sur les peintures, ce ne sont que des femmes ou des filles et cela signifie cette liberté d’expression, cette liberté de pouvoir exister par la parole, cette liberté d’exister tout simplement qui leur a été volé. Cela est très présent chez les Vietnamiens, chez les Cambodgiens par rapport à la guerre, par rapport au génocide. Je n’ai pas connu cela, mais je pense que en tant qu’artiste le personnage de Thuy a voulu exprimer cela, cette existence à travers les non-dits et ce qui a été enlevé à ces femmes.

Un drame touchant et sincère à voir dès ce vendredi 6 mars 2020 à La Maison du Cinéma.


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