La Décroissance : un chemin collectif vers la « joie de vivre »

27 avril 2020Sylvain Vigier

La situation déclenchée par la pandémie de COVID-19 est totalement inédite. La fermeture brutale des commerces et activités dites « non-essentielles » a provoqué une crise économique et une perte de travail et de revenus pour la majorité d’entre-nous. Serait-ce donc ça, la Décroissance ? Cette pensée politique qui propose la diminution de la production comme réponse à l’autre crise globale encore plus invisible qu’un virus : la crise climatique et environnementale ?
Nous avons interrogé François Briens, qui a réalisé une thèse de doctorat sur une modélisation mathématique des propositions de la Décroissance (1), sur la situation actuelle vis-à-vis du concept social, politique et économique de la Décroissance.

Francois_Briens

François Briens, ing. et PhD en énergie et modélisation


Le confinement a entrainé un arrêt brutal de la production, du commerce, en un mot de l’économie. Est-ce donc ça la Décroissance ?

Évidement non ! Nous en sommes même quelque part à l’opposé, même si nous vivons concrètement des « expériences décroissantes » comme par exemple une consommation concentrée sur les biens essentiels au détriment de biens plus futiles.

La Décroissance constitue un « cadre interprétatif », c’est-à-dire que ça n’est pas une vision unique qui se résume à la « diminution du PIB ». C’est à l’inverse la convergence de plusieurs réflexions qui viennent se nourrir pour construire le « projet décroissant ». Parmi les réflexions il y a la pensée écologique, le bien-vivre et le bien-être, les questions du « développement » économique, la justice sociale, et un point qui m’apparait fondamental, la Démocratie.

Il s’agit donc d’une réflexion globale, et si on perd un de ces « cadres interprétatifs », alors le contenu ne sera pas le même. Par exemple, si on enlève la justice sociale et on se concentre sur l’écologie, l’application de la Décroissance sera totalement différente. L’exemple d’une « taxe carbone » pour diminuer les GES montre qu’elle se fait au détriment des plus pauvres qui ne peuvent payer ce surcoût comme les plus riches.

Si on revient à la situation actuelle, on voit qu’il n’y a aucune réflexion globale. L’arrêt de l’économie est une conséquence de la réponse sanitaire, et même sur ce point la réflexion globale de la Décroissance est absente. Par exemple, au niveau écologique la situation d’exception a entrainé (en France) le report de normes de pollutions qui devaient s’appliquer à l’industrie automobile. Au niveau démocratique il y a la mise en place de lois d’exception, sanitaires certes, mais qui sont imposées du haut vers le bas, et posent la question de la surveillance (notamment électronique) et du contrôle policier. On pourrait également citer la question de la justice sociale dans l’accès aux soins. La situation est totalement subie et jamais consentie dans une réflexion collective.


L’arrêt d’une grande partie de l’économie a entrainé une situation sociale extrêmement difficile pour les personnes qui se retrouvent sans emploi et donc sans ressources. La Décroissance propose un modèle où l’on diminue la production et la consommation globale. Comment répond-elle à la question du revenu avec moins de travail ?

Ici c’est la question du cadre dans lequel on réfléchit qui importe. Pour une société libérale, perte de production = décroissance, c’est-à-dire la récession économique, ce qui est littéralement la peste pour ce cadre de production. Si les économies de croissance se focalisent sur la création de richesse pour financer les dépenses, la Décroissance donne elle de l’importance à la réduction des dépenses contraintes pour permettre d’avoir besoin de moins de revenu nécessaire et vivre une réduction de la production.

Dans le cadre de la Décroissance il s’agit d’une diminution volontaire et planifiée de la production. Il y a donc un choix collectif des activités à diminuer, de ce que l’on souhaite produire et consommer, pour quoi et pour qui. Et cette diminution doit être à géométrie variable, c’est-à-dire différente suivant les secteurs. Dans le cas de la crise actuelle, nous avons bien plus besoin de produire du matériel médical que des voitures ou des vêtements. Et si on y réfléchit bien tous ensemble, c’est aussi vrai dans un monde post pandémie.

Le point central de la transition de type décroissante passe par une réduction du temps de travail. Cette diminution du nombre d’heures travaillées entraine une diminution de la production et donc une diminution de l’utilisation de ressources. Lorsqu’en France ils sont passés de 39 h de travail par semaine à 35 h cela a entrainé un recrutement important de main-d’œuvre. La relocalisation de la production ainsi que la production de biens plus durables vont également être demandeuses de main-d’œuvre.

Le modèle de la Décroissance sur lequel j’ai travaillé montre qu’au départ la réduction du temps de travail produit une sorte de société à deux vitesses, où une partie de la population continue de travailler et une autre travaille beaucoup moins. Il y a donc la nécessité d’ajustements politiques par une socialisation des richesses produites par ceux qui travaillent. C’est une situation difficile, qui peut entrainer des refus de la population. Mais c’est tout de même la situation dans laquelle nous sommes actuellement : où tout le monde n’est pas au travail de la même façon. La création d’un revenu de base alloué à tout le monde peut être une façon d’organiser la transition, à nouveau comme on le voit actuellement avec les prestations d’urgence. Mais ce que mon modèle montre c’est que la diminution du temps de travail doit se faire sur une base de convergence du salaire horaire où progressivement il y a une décorrélation du temps de travail et du salaire.

À nouveau, la diminution du temps de travail n’est pas une fin en soi mais doit être un projet global d’une société qui reconsidère son rapport au travail, à l’activité et au revenu. Cela doit se faire avec de la flexibilité suivant les corps de métiers et va très certainement nécessiter une reconversion professionnelle de nombreux actifs qui pourrait être menée par une politique nationale de reconversion professionnelle.


Est-ce que la situation actuelle avec le confinement et la diminution de la production est le bon moment pour mettre en place la Décroissance ?

La décision du confinement par nos gouvernements a été une décision radicale et inédite. Cela permet une mise en perspective sur la radicalité possible des actions politiques. En quelque sorte, le confinement a « libéré notre imaginaire » sur le fait que le monde peut bifurquer de manière radicale.

Il est probable également que les acteurs économiques vont probablement changer leurs approches sur le télétravail et il devrait se développer de façon durable. Mais cela ne remet pas vraiment en cause la question de la « mobilité » quotidienne comme le transport en commun ou le déplacement actif car tout ceci nécessite des infrastructures qui ne seront pas là au moment du déconfinement.

Mais on peut supposer sans trop se tromper que la classe politique va vouloir revenir le plus rapidement possible à la situation antérieure. De nombreuses associations sont très actives sur « l’après », et c’est collectivement que nous pourrons demander et obtenir des changements. Par exemple, le secteur du tourisme de masse à l’international est déjà très impacté et va prendre du temps à redémarrer. Ce secteur va très certainement être soutenu par les gouvernements, et ça sera donc à nous d’être vigilant si nous pensons que collectivement ce mode de développement n’est pas souhaitable et donc que l’argent public doit être investi ailleurs.


Dans une interview récente, à propos des changements climatiques, Hubert Reeves disait qu’il fallait tout faire pour que le Monde reste « vivable et désirable ». Quelles sont les pistes pour que ça soit le cas ?

Cela devrait être dans un projet global, collectif. Les pistes peuvent être plus de convivialité, de concertation, de délibération sur les choix de société, en parallèle d’une diminution de la production, de la consommation et du travail.

Je vois la Démocratie comme un enjeu important. Comment construire un modèle démocratique plus participatif, qui permet de réels choix collectifs ? Et ce genre de système démocratique n’est possible que si l’on a du temps et que si l’information circule correctement, donc il y a un enjeu avec les médias.

Le temps on le trouve dans la diminution de temps de travail, avec une socialisation du travail et de l’activité. Actuellement le gouvernement espagnol réfléchit à mettre en place un revenu de base pour répondre à la crise de la COVID-19, c’est donc possible. Ce revenu pourrait être en partie en monnaie locale, ce qui favorise la vie économique de la localité. Une partie du revenu de base pourrait également être non monétaire, c’est-à-dire que l’on donne gratuitement une certaine quantité d’électricité, d’eau potable ou même des mètres carrés de logement, et on paie lorsque l’on dépasse les quantités allouées.

Une grande partie de nos revenus servent à payer des dépenses contraintes (nourriture, logement, énergie). Une mesure clé face à la crise et pour une économie décroissante est l’encadrement des prix de l’immobilier. C’est un poste budgétaire important pour chacun, mais les prix des logements sont très dissociés des coûts de production et d’entretien des bâtiments, et sont au final une rente pour les propriétaires. C’est clairement un secteur économique dans lequel l’action est prioritaire pour faire face à l’insécurité économique et à la pauvreté.

La transition pour un Monde « vivable et désirable » fera nécessairement des perdants (banques et propriétaires) qui sont pour l’essentiel les mieux lotis de la société. Mais aucune politique de réduction des inégalités ne peut se faire sans léser économiquement les plus « riches ». La possibilité d’exécuter une telle politique repose sur le fait que les personnes lésées représentent une minorité, et sur l’hypothèse que tout le monde, riches lésés compris, aurait à gagner à vivre dans une société plus égalitaire, moins conflictuelle, et vraisemblablement plus heureuse si l’on en croit les études statistiques qui portent sur le lien entre inégalités et mal-être sociétal (2).

(1) Très agréable à lire et rempli d’informations historiques, son manuscrit de thèse est en accès libre
(2) Wilkinson, R. et Pickett, K. L’égalité, c’est mieux. Pourquoi  les  écarts  de  richesses  ruinent  nos  sociétés.  Ed. Écosociété (2013)


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