Les travailleurs et travailleuses du communautaire: les pauvres du bien commun

27 avril 2020Sophie Parent et Sylvain Vigier
Catégories :Communautaire | Société | Travail

« Organisme communautaire d’aide aux personnes recherche un.e intervenant.e qui détient un diplôme collégial, qui à la connaissance du milieu communautaire et connaît les différents plans d’intervention. Les tâches seront de superviser et de former les employés et de rédiger des textes clairs et précis dans un excellent français. Conditions salariales : 14,5 $/h; 20 h/semaine ».

Des offres d’emploi à temps partiel proche du salaire minimum mais qui demandent de nombreuses qualifications sont très courantes dans les organismes communautaires. Car le manque de moyens financiers de ces organismes se répercute avant tout sur les conditions salariales des travailleurs et travailleuses des organismes.

Salaire minimum, responsabilité maximale

Sylvie* travaille dans le milieu depuis 16 ans et confirme cette situation salariale: « j’ai occupé de nombreux emplois (intervenante ou gestionnaire) dans des organismes famille ou jeunesse. La rémunération frôlait le salaire minimum et n’excédait jamais le 15 $/h ». Anita, intervenante auprès de femmes victimes de violences, constate la déconnexion entre les conditions salariales et les exigences du travail: « J’estime mes conditions acceptables (22 $/h pour 32 h par semaine), mais faire mon travail demande d’être bien « ferré ». Je suis confrontée à des histoires de maltraitance, de vies qui dérapent, et mon rôle est d’aider ces femmes à reprendre le contrôle. C’est une lourde responsabilité qu’il me faut assumer tous les jours par respect pour ces femmes avec qui je travaille « les yeux dans les yeux ». Mon travail est comparable à celui d’une travailleuse sociale à la DPJ, qui est elle aussi confrontée à des histoires dures à encaisser. Mais la comparaison ne tient pas au niveau des conditions salariales (fonctionnaire; salaire médian de 32 $/h ndlr) ».
Le salaire moyen dans le milieu communautaire est 30 % inférieur à celui du Québec (18,54 $/h contre 24,94 $/h; source ATTACA). Et les salarié.es du communautaire assument ces sous-financement sans réduire leur offre de service: « les tâches sont multiples, diversifiées et parfois hors de notre mandat. Mais pour offrir des services de qualités, ce n’est pas une option, c’est une nécessité » résume Mathilde travailleuse sociale dans une ressource d’hébergement.

Les projets remplacent la mission

Si toutes les personnes interrogées portent fièrement la mission de leurs organismes respectifs, Sylvie, gestionnaire d’un organisme, indique que le financement par projets fragilise encore un peu plus leur mission: « ce type de financement temporaire se substitue souvent au financement récurrent à la mission de l’organisme, pour ne financer qu’un projet spécifique. Comme le financement par projet n’est pas récurrent, une fois le projet mis sur pied aucun financement n’est alloué pour le maintenir dans le temps, et doit donc se faire à même nos ressources ».

Ce mode de financement a également des conséquences directes sur les conditions de travail: « cela engendre plus de précarité pour les travailleurs et travailleuses qui ne savent pas si leur poste sera renouvelé à la fin d’un projet. Du côté des gestionnaires, cela se compte en temps mis à soumettre des demandes de financement au lieu de la gestion courante de l’organisme. De plus, il s’agit de temps à mettre sur un projet non récurrent, en plus des tâches qu’il faut déjà effectuer sur une base régulière afin d’assurer le bon fonctionnement de l’organisme ».

Le mode de gestion des projets entraîne également un surplus de travail avec les redditions de comptes obligatoires et les projets qui doivent aboutir coûte que coûte dans le temps imparti. « Dans un ancien projet, j’ai déjà dû travailler 50 h/semaine pendant toute la dernière année pour que ça aboutisse et arriver à faire ma reddition de comptes. J’étais pourtant payée pour 35 h/semaine ». Alors que dans le milieu de la construction les dépassements de coûts sont monnaie courante, les bailleurs de fond du communautaire ne les permettent pas. Et si les gestionnaires sont autant accaparés par la reddition de compte, ce sont les intervenant.es qui en font les frais, comme le nomme bien Anita: « les équipes dirigeantes sont tellement surchargées par la gestion de l’organisme, les redditions de comptes des projets, qu’elles n’ont que peu de disponibilité pour l’encadrement des personnes sur le terrain ».

Des salaires bien investis

Les organismes communautaires interviennent auprès de celles et ceux qui sont le plus en détresse et les services de l’État minimes (santé mentale, pauvreté, handicap). Et si l’argent ne pousse pas dans les arbres, l’argent du communautaire ne s’évapore pas dans l’atmosphère: les institutions sans but lucratif fournissent une contribution de l’ordre de 1,5 % au PIB du Québec ce qui est supérieur à l’apport du secteur de l’extraction minière, de pétrole et de gaz (sources ministère de l’Emploi). Donner des conditions salariales aux travailleurs et travailleuses des organismes communautaires, c’est de l’argent et du travail directement investi dans la communauté, pas dans les paradis fiscaux ou dans les bulles financières.

À ce jour, le taux de syndicalisation du secteur est de 5 %. L’organisation des travailleurs et travailleuses du communautaire au sein d’une structure globale œuvrant pour leurs droits et revendications permettrait d’organiser un bras de fer payant pour la valorisation des leurs missions et de leurs conditions de travail.

*Tous les prénoms ont été modifiés

Crédits photo: Martin Mailhot

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