LE RETOUR DES CURÉS

9 novembre 2020Sylvain Vigier
Catégorie :Éditorial

« Ce sont les mots qui ont du talent, et non ceux qui en parlent ». Comme toujours avec modestie, Alain Rey faisait ce rappel dans sa dernière chronique du « Mot de la fin » qu’il a tenu sur les ondes de France Inter de 1993 à 2006. Le rédacteur du dictionnaire Le Robert, avec Josette Rey-Bove, s’est éteint la semaine dernière au moment même où sa science des mots, du rappel étymologique et de la mise en relief nous aurait été extrêmement utile. La vie choisit parfois des ironies bien cruelles.

Car en dehors de l’actualité de la pandémie de coronavirus, une question de sémantique occupe la tribune médiatique. Le débat a été lancé par la mise à pied de Verushka Lieutenant-Duval par la direction de l’Université d’Ottawa à la suite d’une plainte d’étudiant. es. Ils reprochaient à leur professeur d’avoir prononcé dans le cadre de son cours le « mot en n », comme le nomment les pudeurs de gazelle, c’est-à-dire du mot « nègre » – ou « nigger » en anglais, encore plus lourd de sens et infamant – comme le citent ceux qui ne craignent pas Voldemort. Un épisode similaire avait eu lieu quelques mois plus tôt à CBC avec la mise à pied de la journaliste Wendy Mesley pour avoir prononcé ce mot en citant le livre de Pierre Vallières « Nègres blancs d’Amérique ».

Pour justifier ces mises à pied, il faudrait donc admettre qu’il existe une liste de mots interdits de prononcer ou d’écrire. Comme aux temps bénis de l’Index (Index librorum prohibitorum pour les latinistes) et de l’imprimatur. La vie en société est construite sur la base des lois, qui sont dans une organisation sociale démocratique la retranscription de la volonté de tous et toutes et s’appliquent à tous et toutes. Si une liste de mots interdits existait, pouvant conduire au tribunal et à l’incarcération, elle serait très certainement enseignée relativement tôt dans une vie et nous en serions donc tous bien informé.

Les mots n’appartiennent à personnes jusqu’à preuve du contraire. Et le mot « nègre » – qui fait tant trembler aujourd’hui – a été la cravache lâche et cruelle de l’esclavagiste, puis du raciste et du xénophobe, jusqu’à devenir le mot fondateur de l’émancipation par la négritude (Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor), c’est-à-dire revendiquer sa différence (noir-blanc) comme un fait d’humanité (culture d’Afrique, culture d’Europe, culture du Monde). Et Pierre Vallières, alors qu’il est enfermé dans un pénitencier fédéral aux États-Unis majoritairement peuplé d’afro-américains, va judicieusement retourner le mot pour décrire la situation sociale des « Canadiens français » du Québec :des « nègres » c’est-à-dire des « hors des Hommes ».

Il n’existe pas dans la loi une liste de mots interdits. En revanche la « Charte des droits et libertés de la personne » garantit à tous et toutes « la sauvegarde de sa dignité et de son honneur ». Et c’est sur cette base que l’on peut évaluer la portée d’un mot, et caractériser si il existe une injure. Ce qui est déplorable et inquiétant, c’est que des universitaires n’aient pas su faire la différence entre la « prononciation » d’un mot lourd de sens, et l’ « utilisation » d’un mot avec tout son sens.

Au même moment en France, un enseignant d’histoire au secondaire était décapité dans la rue par un illuminé religieux pour avoir présenté des caricatures du prophète Mahomet lors d’un cours sur la liberté d’expression. Pour tout musulman, représenter le visage du prophète est un crime blasphématoire. Il est donc légitime qu’un croyant sincère se sente choqué par ces dessins. Mais le blasphème est un crime envers Dieu. Il est certainement passible de jugement et de sentence dans une théocratie, mais il ne peut être reconnu comme un crime dans une société laïque. « Siboire » et « simonac » sont deux mots qui n’ont pas le même poids face au fait religieux, alors qu’ils sont les variantes d’une même et simple grossièreté face au droit civil.

La défense des minorités doit se construire sur la base de la raison, celle de notre appartenance à une humanité commune. Invoquer des dogmes récités comme un catéchisme, c’est prendre le chemin des curés, et réitérer leurs dérives.


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