Sophie et ses hommes – Épisode #3: C’EST CORRECT DE SE PLANTER

10 novembre 2020Sophie Parent

Y’A MON AMANT QUI S’ÉCHINE, QUI S’ACHARNE ET QUI S’ÉPOUMONE, TOUT EN SUEUR. J’EN CONNAIS UN QUI VA SE RÉVEILLER COURBATURÉ ET LA MÂCHOIRE CRISPÉE DEMAIN. IL TRAVAILLE FORT ET C’EST TOUT À SON HONNEUR. SAUF QUE J’LE SENS QU’IL COMMENCE À SE FATIGUER, PIS J’ME SENS MAL.

« Non, mais j’veux vraiment que t’aies du plaisir ! » qu’il me dit.

Certes, mais ça vient pas. Ça vient plus, en fait. C’est brisé.

Quand j’sors de chez lui au matin, j’suis un peu frustrée. Ça fait quelques fois qu’on se voit, mais j’suis toujours incapable de me laisser aller, malgré toutes ses attentions. J’pensais que ma sexualité se porterait mieux une fois séparée, mais visiblement pas. J’me sens moins femme, on dirait.

J’regagne mon auto, dans laquelle j’ai laissé mes dernières boîtes. Aujourd’hui, c’est mon dernier aller-retour avant de pouvoir me considérer comme officiellement déménagée dans mon nouvel appartement de célibataire. C’était censé être hier, mais je me suis permis de faire un petit détour pour passer la nuit dans d’autres draps que les miens.

J’avais espoir que peut-être. Mais non.

En ouvrant ma portière, je remarque quelque chose : j’ai oublié que je transportais mes plantes et elles ont passé la nuit là ! Mon pothos a d’ailleurs la mine particulièrement basse – mais pas autant que la mienne. Je me dépêche de rentrer dans mon nouveau chez-moi pour constater l’étendue des dommages et voir ce que je peux faire pour rescaper quelques boutures.

Au bout de plusieurs manoeuvres de sauvetage, j’en arrive au constat suivant : ma misère a d’la misère et il ne subsiste plus que trois feuilles de mon pothos, jadis bien garni. C’est sûr que j’pouvais pas m’attendre à un miracle, après avoir laissé des plantes tropicales passer la nuit dans des températures aussi fraîches !

Ça ajoute à ma déception de la veille, déjà difficilement supportable.

En jouant dans la terre, j’ai décidé de mettre fin à ma relation avec mon amant, devenue plus une source de frustrations que de plaisir. Je l’ai avisé immédiatement. Il ne s’est pas objecté longtemps, il l’avait senti, j’pense. Un texto et c’était fini.

Ma misère est morte le lendemain.

Dans les semaines qui ont suivi, j’ai swipé sans trop y croire pour occuper mes soirées de solitude. Des fois, j’ai essayé d’explorer mon blocage toute seule à la place, sans succès. La peur a commencé à me gagner à l’idée que ça ne revienne jamais. Comme ma plante chétive, seule rescapée de mon étourderie, j’savais pas trop si ça allait revivre. J’ai continué à swiper, pareil.

Sauf qu’à force de swiper, j’ai fini par matcher. Avec quelqu’un que je trouve cute et intéressant. Et il a voulu qu’on se rencontre.

« Oh fuck, j’étais pas prête » que j’pense. J’ai dit oui, pareil.

D’ailleurs, je l’attends au bar. Il est en retard et j’essaye de faire semblant que ça ne me dérange pas. Le serveur n’aide pas à apaiser mon malaise, c’est la deuxième fois qu’il vient me demander si je veux quelque chose à boire en attendant mon ami. J’me fais croire que s’il vient pas, j’suis une femme autonome de toute façon et que je peux bien prendre un verre seule ! J’me crois à moitié et j’ai peur que le serveur me prenne en pitié.

Enfin, il arrive en s’excusant. Je croise le regard du barman qui nous regarde, en même temps. Comme si j’voulais qu’il comprenne que c’est beau, on m’a pas posé de lapin.

Après, j’prends le temps d’analyser l’homme qui s’installe en face de moi. J’le trouve moins beau que dans mon souvenir, mais j’me dis qu’avec mes problèmes sexuels, c’est sûrement mieux comme ça. J’ai pas encore décidé
jusqu’où j’voulais m’ouvrir et me montrer vulnérable pour une première rencontre. J’ai aussi mis du linge de rechange dans mon sac, au cas où, mais j’me fais pas trop d’attente.

Quand il se met à parler, je réalise que j’me suis peut-être plantée dans mon analyse. Il est extrêmement chaleureux et charismatique, il s’intéresse à ce que je dis et apporte des opinions que je trouve très pertinentes. Plus on discute, plus il m’attire. Les heures filent sans que je ne les voie passer. J’me confie sur quelque chose de très personnel, quand le serveur vient nous annoncer la fermeture de l’établissement.

Sans que je ne m’en rende compte, on est en train de frencher chez nous. La chimie opère très rapidement et c’est juste quand on commence à s’arracher notre linge que je ralentis. J’mentionne mes difficultés récentes, mais ça n’a pas l’air de l’inquiéter.

Au matin, j’me lève pendant qu’il ronfle encore.

Sur le bord de la fenêtre, je m’aperçois que mon pothos a fait une nouvelle feuille.


Partager cet article
Commentaires