Maria Gracia Turgeon

22 janvier 2021Souley Keïta
Catégories :Chronique | Cinéma

Lorsque nous nous attardons sur le cinéma, il est essentiel de s’attarder sur la production. Celles et ceux qui se battent pour la création, pour les créatrices et créateurs, mais également  pour cette liberté d’être. 

« Tout ce que tu peux faire ou rêver de faire, tu peux l’entreprendre. L’audace renferme en soi génie, pouvoir et magie », une citation de Goethe qui se reflète dans le parcours de cette productrice sherbrookoise qui s’élève depuis un certain temps. Cette même audace de croire aux projets qu’on lui confie.

Pour les amoureux du cinéma, lorsque son nom est évoqué, nous pensons inexorablement à Fauve de Jérémy Comte ou Brotherhood de Meryam Joobeur, deux films qui ont été sélectionnés pour les Oscars en 2019 et 2020. Des drames sociaux qui magnifient, avec subtilité, les êtres humains et leurs défauts, car en fin de compte, gageons-nous d’apprendre de nos erreurs. Je comprends les coups de cœur de la productrice, car ce sont également mes coups de cœur. Je n’oublierai pas de mentionner Pre-Drink et Tommy Lemenchick.

Entrée Libre a pu s’entretenir avec la productrice avant sa classe de maître, animé par Paul Landriau au festival Plein(s) Écran(s) :

Souley Keïta : Vous disiez dans une entrevue accordée à un autre journal : « La possibilité de donner une visibilité au court-métrage. » Que manque-t-il, selon vous, pour briser les frontières de festivals et amener à une diffusion plus concise dans les cinémas, et ce, de manière hebdomadaire?

Maria Gracia Turgeon : Il y a des initiatives qui ont déjà été faites et qui se font encore dans certains cinémas notamment avec cette possibilité de mettre des courts-métrages avant la diffusion des longs-métrages. Il y a sans doute de nombreuses personnes qui ne sont même pas au courant de l’existence du court-métrage. Il y a des gens qui ne s’intéressent pas particulièrement, mais il y a également des gens qui ne connaissent pas. Je me rappelle, plus jeune, être allée au Cinéma Beaubien, à Montréal, et d’avoir vu des courts-métrages au début des longs-métrages. C’était la première fois que je voyais ce format, je trouvais cela intéressant. Il y a aussi l’époque où nous louions des DVD, je me souviens que sur un des films de Wes Anderson, il y avait un de ces courts-métrages en préambule. Les gens ne connaissent que ses longs-métrages, donc l’idée de promouvoir le court à travers le long est une belle entrée en matière pour faire connaître ce médium. L’initiative de Plein(s) Écran(s) est géniale parce que le spectateur est directement sur la page Facebook, ce qui fait que l’on est à zéro clic pour voir du court-métrage. Il n’y a pas besoin de chercher longtemps, de feuilleter la programmation. Il y a souvent une certaine barrière pour que les gens puissent découvrir ces films alors que sur la page Facebook de Plein(s) Écran(s), nous avons le lien direct des films. D’en parler dans les médias est également assez récent, car avant on n’en parlait pas. J’ai des collègues dont les films ont fait le tour du monde et des festivals renommés, pourtant peu d’attention médiatique leur était accordée. Je pense que nous avons eu de la chance dans l’optique où à partir du moment où Fauve s’est rendu aux Oscars et même à Sundance, nous avons eu une belle couverture médiatique. Il y a peu de moyens médiatiques au contraire d’un long-métrage. Il faut laisser un peu plus de place dans les médias pour que le grand public puisse connaître ce médium du cinéma.

Souley Keïta : Vous êtes une productrice au costume polymorphique, vous avez commencé par de la comédie avec Tommy Lemenchick, suivi des drames Pre-drinkFauveBrotherhood et pour les projets qui s’en viennent vers de l’action/aventure. Est-ce que pour vous il y a une volonté de mettre la lumière sur les différents genres du court-métrage (cinéma trop souvent marginalisé)?

Maria Gracia Turgeon : Ce n’est pas un choix précis en me disant : « je vais vers un genre ou un autre. » Je fonctionne vraiment par coup de cœur. Je suis passionnée par ce que je fais, il le faut dans notre métier, car on se bat durant des années pour réussir à créer des œuvres, donc il faut y croire. Je n’ai pas de genre préféré. Je vais vers ce qui m’attire. En ce moment, ce qui me passionne est le mélange de genres. Il y a énormément de dramas et de comédies, mais j’aime de plus en plus le fait d’allier des genres et d’aller chercher ce qu’il y a de beau dans chacun de ces genres. Cela permet également de déjouer le public en l’amenant à vivre plusieurs émotions à travers un seul film. Les deux longs-métrages sur lesquels je travaille, qui devaient être tournés durant la pandémie, sont reportés à une date ultérieure, ce sont tous les deux des mélanges de genres. À travers ce que j’ai pu voir au cinéma dans les dernières années, c’est cela qui m’a plus accroché. J’aime avoir accès à tout dans un film.

Souley Keïta : Au travers de votre filmographie, il y a clairement un choix porté sur l’humain et plus précisément, les êtres oubliés, pouvez-vous nous dire ce qui vous a animé à la lecture de ces histoires, de ces scénarios?

Maria Gracia Turgeon : Chacun est assez différent et se ressemble, à certains égards, avec des similitudes. Dans ces similitudes, outre le fait que ce soient des coups de cœur. Ce sont tous des films qui avaient de fortes visions d’auteurs et de fortes visions de réalisateurs. Des films qui avaient quelque chose à dire et qui l’amenaient de façon différente. Dans Pre-Drink, ce qui m’a séduit, c’est la manière de jouer avec les nuances, la façon d’en dire beaucoup sans tout dévoiler avec les jeux de regards, la subtilité. D’une certaine manière, cela pourrait être anodin, mais au contraire c’est rempli d’une complexité. On plonge dans une réalité que je connaissais moins, cela m’a fait découvrir beaucoup de choses. Autant que dans Brotherhood, où nous plongeons dans la réalité de gens qui reviennent de Syrie. Un problème qui est une réalité en Tunisie, surtout dans les régions éloignées. Une réalité qui nous amène à voir l’impact sur une famille et nous amène à nous immerger. Il y a une volonté de mettre en avant ces 3 jeunes hommes où l’on casse l’image que l’on se fait du Tunisien musulman. Il y a une volonté de shaker les perceptions, pour ensuite rentrer dans un débat qui a fait parler, qui a fait couler de l’encre en Tunisie. C’est aussi de vivre une histoire avec cette famille à laquelle nous pouvons nous rattacher. Dans une famille, les non-dits qui provoquent des conflits, à cette hauteur, cela peut arriver un peu partout. J’aime les histoires ,qui malgré le fait qu’elles soient loin de nous, de la façon dont elles sont traitées, peuvent nous toucher intimement. Je pense que c’est quelque chose que j’ai recherché dans ces films et qui s’y retrouve.

Souley Keïta : Comment naissent les choses? Chaque passionné a ce moment, ce film, qui laissent une marque indélébile. Cette marque qui nous pousse à dire que nous voulons faire cela. Quel est ce moment pour vous?

Maria Gracia Turgeon : Cela a été un drôle de parcours, dans l’optique où cela m’a pris beaucoup de temps à réaliser que j’avais le droit de faire cela. Depuis que je suis assez jeune, merci Super Écran d’avoir été là, je me rappelle de tous ces week-ends chez ma mère où je faisais le planning pour l’écoute de tel ou tel film. C’est devenu ma réalité, car c’est ce que je fais dans les festivals lorsque je prends les programmations pour me faire mes plannings. Ce qui était intéressant avec Super Écran, c’était d’avoir des films québécois, américains, mais également des films internationaux. Cela m’a toujours plu de me transporter dans une autre réalité. Je pense que le cinéma a quelque chose de thérapeutique, car on oublie nos problèmes, on oublie notre vie et on plonge dans la vie de nos personnages, dans leur pays, dans leur réalité. Cela nous amène à voyager et à vivre des émotions complexes avec des personnes que l’on ne connaît pas. C’est tout cela qui m’a vraiment captivé. 

Il y a certains films comme Forrest Gump que j’ai écouté de nombreuses fois. Lors de la première, je l’ai perçu comme un feel good movie très jeune et plus tu l’écoutes en grandissant, plus tu perçois d’autres nuances, le fait de voir les évènements politiques, les différentes couches au niveau cinématographique. Je viens de Sherbrooke où à l’époque je n’avais pas tant de modèles et où je ne me suis jamais dit que le cinéma était une avenue possible, imaginable, de travailler dans cette branche parce que je n’avais pas ces modèles. J’ai d’abord été en administration à l’Université Laval pour me rendre compte que ce n’était pas pour moi. J’ai bifurqué à Montréal, dans un programme qui n’était pas du tout affilié au cinéma. C’est en arrivant à Montréal, en voyant des gens de Sherbrooke que je connaissais que j’ai commencé à côtoyer le milieu du cinéma notamment en production et que je me suis laissée le droit de dire : « oui, c‘est le cinéma qui me passionne, j’ai le droit d’aspirer à en faire une carrière. » À partir de ce moment, je me suis spécialisé en cinéma à l’université. J’ai commencé ma carrière chez Item 7 (C.R.A.Z.Y, Café de Flore, Rebelle, Bon cop, bad cop 2, Brookyln, etc.) qui produit des longs-métrages et où j’ai énormément appris avec Pierre Even jusqu’à cette volonté, même si j’aimais beaucoup la boîte, les films proposés, de vouloir faire mes propres films et d’ouvrir ma boîte. Par la suite, j’ai rencontré Annick Blanc et nous avons créé Midi La Nuit.

Outre la classe de maître de la productrice, retrouver demain ces dernières productions sur la page Facebook de Plein(s) Écran(s).


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