MY SALINGER YEAR

3 mars 2021Souley Keïta
Catégories :Chronique | Cinéma

Une critique sans trop divulgâcher.

Une œuvre passionnante, révérencieuse et intime dont le rêve n’est plus un unique livre que l’on arrive plus à lâcher, si je reprends les mots tirés de L’attrape-cœurs, mais un film, un film aux succulents soubresauts scénaristiques qui nous enchante et enchantera durant les nombreux autres visionnements. 

Saisir les passions, mais également les opportunités d’une vie seraient les mots d’ordre de dernier film d’un réalisateur que l’on ne présente plus, Philippe Falardeau.  Le long métrage qui avait fait l’ouverture d’un des plus grands festivals au monde, la Berlinale, est adapté du roman éponyme et autobiographique de Joanna Rakoff. Nous plongeons dans l’inconnu à travers le New York de 1995, où Joanna, aspirante écrivaine, se détourne de son rêve pour travailler dans une agence littéraire et pour Margaret, agente du célèbre J.D Salinger. Un choix va s’imposer à elle, retourner vers son rêve ou vivre une tout autre vie en travaillant dans l’édition. Un choix qui traversera de nombreuses personnes au cours de leur vie et qui nous facilitera l’identification à ce personnage en proie au doute. 

Une œuvre qui place l’importance de nos choix dans notre vie professionnelle, mais également chez Joanna, le rôle principal, porté à merveille par Margaret Qualley (Once upon a time… in Hollywood, The Leftlovers, Palo Alto, Seberg,etc.). Un rôle sur mesure qui en amène un autre celui de Sigourney Weaver, que l’on ne présente plus également, éblouissante de sévérité en incarnant Margaret.

Entrée Libre a eu la chance de parler quelques instants avec le réalisateur et de poser des questions sur le tant attendu My Salinger year :

Souley Keïta : On s’empare, dans votre film et dans le livre de Joanna Rakoff, de Salinger, sans pour autant lire du Salinger, quelles sont vos impressions par rapport à la difficulté d’adapter, comment on l’amène au cinéma ?

Philippe Falardeau : Cela commence par un sentiment de connexion entre le livre et soi-même. Souvent sur des plans que l’on va décoder plus tard. On trouve des choses émouvantes, des choses drôles et ce n’est que quelques années après que l’on comprend le pourquoi. Mais le ressenti se faisait par un processus d’identification assez simple à cette époque de la vie pour lesquels j’ai encore de bons souvenirs et avec le recul on se dit que c’était de belles années. Au moment où nous les vivons, nous ne sommes pas si conscients que ce sont de belles années. J’avais envie de revisiter cela du point de vue féminin. Après cela, lorsque l’on commence le travail, il faut aller dans le concret, nous sommes face à des problèmes concrets d’adaptation, de couper dans le livre, de structurer un récit qui est cohérent et qui ne bénéficie pas d’une narration interne comme dans un livre. Et pour finalement, beaucoup plus tard, se rendre compte que le film touche à des aspects très personnels de sa propre vie. 

Souley Keïta : On souligne toujours l’importance des premières images qui sont révélatrices d’éléments cruciaux chez le personnage. Est-ce que pour Joanna Rakoff, mais également les aspirants artistes, vous trouvez qu’il faut parfois s’oublier, car comme le montre votre troisième plan, il n’y a qu’une seule voie ?

Philippe Falardeau : C’est joliment dit. Ces plans sont arrivés sur le tard. J’avais très peu de possibilités de tourner. Je suis allé prendre des plans dans le métro à New York, devant la bibliothèque. Je voulais commencer en enracinant l’époque et l’histoire. Il y a comme deux époques dans le film, avec notamment les années 90, mais, également, une époque plus lointaine des vieilles agences littéraires, dans les édifices art déco de ce New York un peu révolu et qui constituent une sorte de temps suspendus et avec cette musique suspendue. Je voulais créer un univers un peu à la « Alice in Wonderland » avec « Joanna in Wonderland ». Oui les plans ne sont jamais fortuits, par contre ils avaient une utilité plus concrète, asseoir le film à New York alors qu’il a été tourné à 90% à Montréal.

Souley Keïta : L’effet Salinger, les gens nous racontent (en brisant le 4e mur) leur lettre et l’effet des romans sur leur vie en s’adressant à l’auteur, j’ai eu un feeling autre, est-ce que vous estimez qu’il y a en chacun de nous une partie qui est vouée, qui appartient à cet auteur?

Philippe Falardeau : Je pense qu’en brisant le 4e mur, ce que cela engendre et dit au spectateur est qu’il ne peut pas rester passif, vous devez vous positionner, car je ne vous laisserai pas ce confort. Le spectateur, indépendamment à où il est dans sa vie et à quel personnage il s’identifie, peut se mettre dans la peau de Joanna, Salinger, ou à un fan. Et parce que je cherchais des façons de me rapprocher du point de vue de Joanna, en film contrairement à la littérature, on ne pas avoir une narration, cela était une manière de rentrer dans la tête de Joanna. Briser le 4e mur n‘est pas propre à My Salinger year, car je le fais dans tous mes films, excepté dans le film Chuck, où j’ai abandonné l’idée, car l’effet recherché n’y était pas, mais c’est quelque chose qui traverse toute ma cinématographie.

Souley Keïta : Il y a une scène qui m’interpelle, notamment le deuxième contact entre J.D Salinger et Joanna, à mesure que l’on se rapproche de l’écrivain (zoom in), Joanna s’éloigne (zoom out), est-ce qu’à travers cela on peut y voir son rêve de devenir écrivain s’étioler et l’enfermer dans cette cage visuelle?

Philippe Falardeau : Le zoom in sur Salinger, dont on ne voit jamais le visage, indique un peu qu’un auteur doit savoir s’isoler pour créer et s’extraire du monde pour accoucher de son travail. Le zoom out sur Joanna révèle effectivement qu’elle n’est pas à sa place et elle jette des regards furtifs. Ce monde, même s’il est intrigant, il ne lui appartient pas. Elle ne peut pas dire à voix haute qu’elle écrit de la poésie, car cela est mal vu là où Joanna travaille. C’était une façon pour moi de rendre cinématographique des conversations téléphoniques qui le sont rarement au cinéma.

Souley Keïta : La portée sociale. Nous voyons à travers votre film, un élément qui est fort et qui est commun à beaucoup de monde, celui de ne pas s’enfermer dans un métier qui ferme nos rêves.

Philippe Falardeau : Je l’ai fait deux-trois fois dans ma vie. On arrive, on a un poste qui est confortable, où l’on peut avoir du succès, puis on se dit que si j’attends un peu trop longtemps, il sera trop tard parce que je vais être trop dans cet engrenage et je ne pourrais pas faire marche arrière. Ceci est verbalisé de manière assez explicite par le personnage principal. Pour ma part, ce sont des choses que j’ai vécues à l’âge de 23-24 ans et je suis convaincu que d’autres personnes le vivent ou le vivront. Parfois, on le vit à 50 ans et c’est encore plus difficile d’abandonner son parcours pour tenter autre chose.

Espérons que de nombreux spectateurs vont s’identifier à ce film et à ce vécu.

Un film que vous n’arriverez pas à lâcher de sitôt et qui prendra place dans les salles obscures de La Maison du Cinéma, ce vendredi 5 mars 2021, mais également en vidéo à la demande.


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