La gauche et les mesures sanitaires

28 février 2022Jonathan Durand Folco
Catégories : COVID-19 , Société

Après une fin de semaine d’absence sur les médias sociaux, voici en résumé quelques observations ambivalentes sur la mobilisation contre l’obligation vaccinale, mais aussi sur la posture problématique de plusieurs personnes de gauche à l’égard du mouvement.

1. En sortant de Montréal vendredi dernier, j’ai été témoin de milliers de manifestants.es rassemblés sur des dizaines viaducs le long de l’autoroute 20, en appui à la mobilisation du « Convoi de la liberté ». Il y avait de nombreux drapeaux canadiens et québécois, des drops de bannières, de l’enthousiasme, des centaines de camions klaxonnant, avec des effigies « Fuck Trudeau » à la pelletée. 

J’ai éprouvé l’étrange sentiment d’une importante mobilisation populaire, survenant à l’extérieur de ces catégories d’analyse établies et du récit médiatique dominant. L’événement m’a rappelé l’énergie collective et le sentiment de la puissance d’agir de la grève étudiante de 2012, la fébrilité et la joie de la désobéissance, le « on n’a plus peur de vous »  qui a des effets profondément libérateurs pour quiconque s’est déjà mobilisé au sein d’un mouvement social.

Et pourtant, en même temps, quelques drapeaux confédérés ici et là, des écriteaux complotistes, ma propre posture pro-vaccination mais anti-passeport sanitaire, pro-masques mais anti-obligation vaccinale, l’absence visible de discours et symboles de la gauche, une « liberté » scandée rappelant un certain fond trumpiste et/ou néolibéral, tout cela faisait en sorte que je ne pouvais pas être 100 % en adéquation avec le mouvement.

Une partie de moi appuie la mobilisation en cours contre l’autoritarisme sanitaire, surtout sa revendication principale contre l’obligation vaccinale, mais une autre partie de moi me laisse perplexe.

2. En lisant rapidement les nouvelles et les commentateurs de journalistes, de personnalités progressistes et de mes propres camarades, je suis aussi resté perplexe face à une étrange posture : les biais médiatiques mettant tous les projecteurs sur quelques débordements ici et là, les arguments disant que ces gens sont irrationnels, que le mouvement est potentiellement « violent », les données biaisées diminuant l’ampleur du mouvement, la condescendance, des phrases comme « vous n’êtes pas le peuple », le mépris et les rires moqueurs, tout cela je l’ai senti dans mon propre camp.

J’étais alors en train de prendre conscience de la manière dont les opposants aux « carrés rouges », les médias et le gouvernement pouvaient voir le mouvement étudiant à ses débuts, avec un mélange de dégoût et de stratégies de dénigrement. Certes, on peut trouver les « Fuck Trudeau » un peu grossiers, rejeter certains slogans douteux, considérer que l’effigie «Mandate freedom» sur la statue de Terry Fox est déplacée; mais en 2012, encore une fois, les insultes à l’endroit de Jean Charest, des policiers, des banques, du capitalisme, de même que certains slogans problématiques étaient présents. Cette appréciation de type « deux poids deux mesures » me donne l’impression qu’il est toujours plus facile de condamner et de mépriser un mouvement auquel on n’adhère pas, plutôt que de chercher à comprendre et d’écouter réellement les raisons de cette colère, qui n’est pas entièrement dénuée de rationalité.

3. Le rejet du mouvement par une bonne partie de la gauche vient de quatre facteurs selon moi :

a) sa forte adhésion aux mesures sanitaires en place, rejetant les critiques dans le camp complotiste;

b) l’origine de classe des opposants

c) un inconfort vis-à-vis l’axe politique sur lequel s’établit le mouvement ;

d) la présence, non massive mais bien réelle, du populisme réactionnaire et de l’extrême droite au sein du mouvement. 

Voici quelques arguments pour appuyer ces hypothèses :

a) Une bonne partie de la gauche est alignée sur le modèle de gestion de la crise sanitaire mainstream, appuyant les confinements et reconfinements, appelant à respecter les mesures sanitaires en bloc, avec un discours pro-vaccination et un rejet franc des thèses complotistes. Par crainte de se faire taxer d’antivax ou de complotistes, plusieurs progressistes questionnent néanmoins la logique des doses de rappel à chaque 3 mois, le couvre-feu, le passeport vaccinal, l’état d’urgence sanitaire, l’obligation vaccinale, le confinement dur alors qu’on assiste à une vague de suicides dans certains milieux, que les gens sont au bout du rouleau, que le gouvernement ment sur les enjeux d’aération, etc.

Une partie de la gauche est prête à critiquer ces dérives sur les médias sociaux, mais refuse de se solidariser avec la nébuleuse de gens qui s’opposent plus radicalement aux mesures sanitaires à cause de l’adhésion potentielle à des « thèses douteuses »; elle est encore moins prête à sortir dans la rue avec ces gens. Quand une  large mobilisation  contre l’obligation vaccinale se met à revendiquer l’arrêt complet des mesures sanitaires, et se met à propager des discours anti-vaccins, elle sent qu’elle n’a donc pas le choix de se dissocier en bloc, au lieu de trier le bon grain de l’ivraie. Ne voulant être associée au camp complotiste et chercher à garder une certaine respectabilité face au récit dominant de la crise sanitaire, elle pointe les excès du mouvement au lieu d’identifier son « fond de vérité ».

b) L’origine de classe du mouvement, largement issu des milieux populaires, ruraux, de classes moyennes plus ou moins scolarisées, génère un mépris (plus ou moins conscient) et un certain « classisme » qui rejette le mouvement pour son « manque d’éducation », son ignorance, sa crédulité face à des thèses farfelues. Ce classisme, exacerbé par le fait qu’il existe bel et bien des complotistes et des gens peu scolarisés au sein du mouvement, saute aux yeux. Mais il s’agit là d’une vision caricaturale du mouvement, qui est composé d’un ensemble beaucoup plus varié et hétéroclite d’individus et de groupes que les personnages mis en avant dans les médias. 

Selon le classisme exacerbé dans l’espace médiatique depuis le début de la pandémie, il y aurait deux classes de citoyens : les citoyens éduqués, du côté de la science et de la raison sanitaire, et les citoyens égarés, sous-éduqués, opposés aux mesures en place. Cette idéologie permet de normaliser et de banaliser les restrictions et la violence symbolique à leur endroit : comme ils choisiraient volontairement de s’opposer aux vaccins, ces gens ne seraient pas discriminés injustement sur la base de leur origine sociale, mais en fonction de leurs comportements irresponsables : ils mériteraient ainsi de subir des contraintes supplémentaires : exclusion des restaurants et grandes surfaces (incluant les épiceries et pharmacies), coupures de l’assurance-emploi, interdiction de voyage ou de prendre le train au Canada, etc. Cette fracture est rendue visible par la profusion de commentaires moqueurs, méprisants voire carrément haineux sur les médias sociaux. 

c) L’axe politique émergent de la crise sanitaire ne correspond pas aux clivages habituels de l’échiquier politique : gauche/droite, souverainiste/fédéraliste, pro-diversité vs nationalisme identitaire. Il se place plutôt sur l’axe autoritaire/anti-autoritaire, avec toutes les ambiguïtés que cela amène : méfiance par rapport aux autorités, conception forte de la liberté (laquelle peut être libertarienne ou collectiviste anti-étatiste), rejet non seulement de l’autorité de l’État, mais des médias et de la science, etc. 

Dans cet espace, la gauche se trouve inconfortable, car elle ne peut adopter une ligne anti-autoritaire claire et radicale, mais ne peut pas non plus simplement adhérer à la ligne du gouvernement qui gère la crise dans un état d’urgence permanent depuis deux ans. Elle se trouve coincée entre l’arbre et l’écorce, et essaie de recadrer le récit dominant sur son propre terrain, en vain. La gauche ne peut adhérer à une posture trumpiste pro-« Libârté », mais en se dissociant du mouvement en bloc, elle ne propose pas une autre conception de la liberté; elle reste ainsi inconfortable et inaudible.

d) La présence de drapeaux confédérés et nazis, de même que la présente de leaders de groupes d’extrême droite au sein du mouvement, génère encore plus de rejet de la part de la gauche, ce qui se comprend tout à fait. Or, contrairement à la mobilisation des Gilets jaunes en France où il y avait bel et bien des identitaires et groupuscules néo-fascistes dans les manifestations au début, il y avait aussi des antifascistes, anarchistes, socialistes et progressistes dans la rue, qui chassaient ces groupes en leur disant clairement qu’ils n’étaient pas les bienvenus. Suite à une posture ambivalente de la gauche au tout début du mouvement (celui-ci apparaissant comme informe, incohérent, anti-toute, anti-écologie, une masse facilement exploitable par l’extrême droite), la gauche a ensuite rejoint le mouvement et contribué à canaliser l’énergie vers des revendications plus émancipatrices : démocratie directe, référendum d’initiatives populaires, réformes sociales, revenu maximum, etc.

Aujourd’hui, on ne voit rien de tel au sein des mouvances opposées aux mesures sanitaires, car la gauche n’est pas dans la rue; elle regarde le mouvement de haut, se tient à distance de toute opinion sceptique des vaccins, du passeport et de l’obligation vaccinale, laissant toute la place aux groupes complotistes et aux discours d’extrême droite pour occuper cet espace. Qui plus est, le rejet et le mépris d’une part des progressistes, jumelé au fait que les groupes de droite « écoutent » et se solidarisent à cette résistance, fait en sorte que ces gens paraissent comme des « alliés », alors que la gauche prend le camp « du pouvoir » dans ce combat. Sans offrir de contre-discours sur la liberté, la solidarité, l’opposition aux dérives autoritaires combiné au besoin de maintenir des mesures comme les masques et un niveau de prudence partagée, le discours libertarien pro-trumpiste prend toute la place.

Cela forme ainsi un cercle vicieux : bien que ce mouvement ne soit pas d’extrême droite à la base et n’a rien de pro-trumpiste en soi, cette frange de la droite radicale occupe cet espace et tire le mouvement dans cette direction, la gauche se dissociant davantage, renforçant ainsi l’hégémonie de la droite.

Comment se sortir de tout ceci? À mon avis, la gauche pourrait appuyer une partie des revendications du mouvement et reconnaîre que l’autoritarisme sanitaire va trop loin; sans épouser une posture anti-vaccins ou anti-toute, elle pourrait appuyer un ensemble de mesures à la base de cette mobilisation, et montrer une certaine ouverture face à cette colère populaire:

1. Retrait immédiat de l’obligation vaccinale pour les chauffeurs de camions, de même que toutes les mesures liées à l’obligation vaccinale dans l’assurance-emploi, la fonction publique, les trains, les universités, etc.

2. Retrait immédiat du passeport vaccinal (plusieurs pays commencent déjà à l’enlever, suite à des manifestations, des recours juridiques et l’absence d’études scientifiques montrant son efficacité).

3. Fin immédiate de l’état d’urgence sanitaire.

4. Plan de réouverture structuré donnant une certaine clarté et une stratégie cohérente pour vivre avec le virus tout en protégeant les personnes vulnérables.

5. Réinvestissement massif dans le système de santé, avec des états généraux pour assurer une réforme démocratique du réseau appuyée sur les besoins du milieu.

Il ne s’agit pas ici d’arrêter les campagnes de vaccination, d’enlever tous les masques et de miser sur le laissez-faire, mais d’arrêter d’opprimer les gens en fonction de leur statut médical, d’imposer des mesures infantilisantes et de croire que la société va bien aller comme ça. Il ne s’agit pas de combattre les mesures sanitaires en soi, mais l’autoritarisme sanitaire qui repose sur des dispositifs précis: état d’urgence sanitaire, décrets d’obligation vaccinale, passeport vaccinal. Ceux-ci ne sont pas des mesures pour protéger l’intérêt général ou la santé publique, mais des mauvaises idées pourrissant la démocratie, le vivre-ensemble et la vie quotidienne des gens pour des gains sanitaires minimes, voire nuls.

Cela impliquera un changement de posture pour la gauche: appuyer les aspirations légitimes à la base du mouvement tout en rejetant vigoureusement les éléments fascistes et suprématistes blancs qui le composent; critiquer les thèses complotistes de façon pédagogique et non méprisante en introduisant d’autres analyses plus nuancées sur le capitalisme sanitaire, le nationalisme vaccinal, le besoin d’associer liberté et interdépendance, la prise en compte des vulnérabilités et la remise en question du système capitaliste, etc.

Qui plus est, la gauche pourrait profiter de cette occasion historique pour créer une brèche dans l’imaginaire en militant pour une transformation sociale plus profonde, car un « simple retour à la normale » ne va rien régler sur le fond. Or, plusieurs pays et régions dont le Danemark, l’Angleterre et la Catalogne envisagent déjà la levée complète des mesures sanitaires dans les prochaines semaines, considérant que le virus n’est plus une menace pour la société.

Au Québec et au Canada, mon petit doigt me dit que dans les prochains mois, la plupart des mesures seront levées; la ligne d’Eric Duhaime de retrait complet des mesures sanitaires, qui apparaît radicale dans le pic de la vague Omicron, deviendra alors une position banale avec l’arrivée de l’été et la « liberté retrouvée ». La gauche aura alors manqué le bateau, les gens ayant l’impression éphémère d’avoir retrouvé une « vie normale » alors que rien n’aura changé fondamentalement; ainsi, nous resterons encore vulnérables aux prochains variants, pandémies, et une gigantesque crise climatique qui s’annonce à l’horizon.

La seule chose qui me vient en tête est cette phrase de Winston Churchill: Never let a good crisis go to waste.


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