Sophie et ses hommes (Saison III, Épisode 3) : La poissonnerie de la rue Peel

1 novembre 2022Sophie Parent

C’est un souvenir qui m’est revenu récemment :

L’autre jour, j’suis allée chercher un plateau à emporter à la poissonnerie de la rue Peel. Celle où il y a souvent la file qui se rend jusqu’à sur la rue Marquette. À mon retour, en me dirigeant les bras chargés vers mon véhicule, j’ai remarqué les bâtiments autours. Un élan de nostalgie m’a saisie en passant devant un immeuble à appartements que je connaissais bien, pour y avoir été si souvent : c’était le lieu de résidence d’un ancien amoureux.

Jusque-là, je n’avais pas saisi que la poissonnerie en était si près. C’est que dans le temps, on finissait nos soirées au King Hall et débutait nos matins aux Vraies Richesses, situés sur King, soit complètement à l’autre extrémité de la rue Peel. Pas que ça dérange que je me trouve à cet endroit : il ne vit plus là. Toutefois, pour moi les souvenirs demeurent.

Aujourd’hui, je ne sais pas trop si je devrais lui dire « désolée » ou « merci » : C’est que ça a été un grand supporteur de mon émancipation, et à la fois quelqu’un qui en a fait les frais.

Par exemple, ça a été facile pour moi d’apprendre à rentrer dans le rang. Paraît que les filles sont davantage socialisées à ça : « Croise les jambes »; « tais-toi et écoute »; « ne cours pas »; « parle moins fort »; « tu vas tacher ta robe ». Une enfance sur un fond d’injonctions à l’obéissance et à la féminité.

Je le remercie de ne pas avoir exigé ça de moi.

Par exemple, ça a aussi été facile pour moi d’apprendre à me mettre de côté pour les autres. Paraît aussi que les filles sont davantage socialisées à ça : « Tu es plus mature que ton frère, c’est normal qu’on ait plus d’attentes »; « Non, pas de garçons, surtout pas. Ça pourrait te déconcentrer de l’école »; « Mais l’école, pas plus qu’un DEC ou un baccalauréat. Juste assez pour se trouver une bonne job et fonder une famille. » Une adolescence sur fond de script sexiste, hétéronormatif et capitaliste.

Je le remercie de ne pas avoir exigé ça de moi.

En revanche, ça a été plus difficile pour moi d’apprendre à sortir du rang. Je confirme qu’on ne m’a pas socialisée à ça.

La première fois que je suis sortie du rang, c’était pour exprimer une première pensée politique à la table familiale. Le poing de l’autorité paternelle sur la table m’a fait trembler, mais j’ai continué de parler.

La deuxième fois que je suis sortie du rang, c’était pour m’opposer à l’intimidation qu’exerçait une personne en position d’autorité. Son appel fait à la sécurité m’a fait trembler, mais j’ai continué de dénoncer la situation.

Après, je n’ai plus compté mes sorties du rang. Chacune rendant la suivante plus facile à réaliser. Souvent, je porte mes dissidences et sorties du rang comme des badges d’honneur, parce que ce sont les moments où j’ai ressenti le plus de cohérence dans ma vie entre mes valeurs profondes et mes actions.

L’intégrité demande un courage qu’il faut cultiver, parce que l’on ne m’a pas programmée ainsi. On m’a voulu sage et docile. Si enfant, on a valorisé toutes mes actions d’obéissances, je sais très bien le travail qu’il m’a fallu pour lutter contre mon désir de me plier, tandis que je savais qu’il fallait se tenir debout.

Je le remercie de m’avoir soutenue et applaudie, toutes ces fois où je me tenais droite, mais tremblais par en dedans.

Résister à l’hégémonie, ça demande de savoir absorber les contrecoups.

Ça demande aussi de partir, quand rien ne va plus – quand on s’attend à ce que l’autre change.

J’aimerais donc aussi lui dire que je suis désolée d’être partie, d’avoir voulu être libre, puis de ne pas avoir réussi à être comme il m’aurait voulue : juste à lui.

 Puis enfin, merci d’être resté dans ma vie autrement.


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