BUNGALOW

6 avril 2023Souley Keïta
Catégories : Chronique , Cinéma

Une critique sans trop divulgâcher.

Un seul mot.

Heureux, c’est par ce mot que je voudrais commencer mon article. Heureux, dans une émotion qui me conforte dans l’idée que l’on peut au cinéma sans cesse nous sortir de notre zone de confort.

Heureux, dans un visionnement, de se dire qu’un film est une bombe artistique, scénaristique, cinématographique. Une bombe qui s’éclate dans ce cinéma marginal, dans ce cinéma de la contre-culture qui bafoue un monde de l’image lisse.

Un mélange de genres qui m’a déstabilisé dans le bon sens, de la comédie noire dans un film de genre. Une direction artistique qui explose de couleurs, un cadrage 4/3 étouffant, et comme le dit si bien Lawrence Côté-Collins, une ambiance carcérale dans ce choix de cadrage. L’idée de l’univers carcéral rejaillit dans ce que la société impose, depuis longtemps, dans une expansion du « m’as-tu-vu? » dans notre aliénation de croire en la « nécessité » d’avoir une maison et d’avoir un bébé. Il y a cette impression de se retrouver à tous être les Truman show (de Peter Weir), sans pour autant marquer nos identités, de nos vies et ne plus se rendre compte que nous sommes notre propre téléréalité. D’ailleurs, la réalisatrice joue cette composition avec de nombreux passages du film filmés de cette manière.

Synopsis : Jonathan et Sarah ont rêvé de posséder leur chez-soi, avec l’achat de ce bungalow. Pourtant le rêve tourne vite au cauchemar avec l’étendue des rénovations et de l’argent qui commence à atteindre la limite. Leur existence prend un revirement qui va sans doute mettre en péril leur couple, surtout lorsque les mensonges surgissent.

« C’est toi qui vois dans quel genre de maison tu veux vivre. »

Une phrase tranchante, comme beaucoup d’autres dans cette comédie noire, nous rappelle notre culpabilité à sans cesse nous gargariser de l’image que l’on doit rejeter sur les autres. Notre apparat, notre masculinité ou notre féminité, notre maison, notre voiture qui nous pousse à uniquement nous regarder par rapport à l’autre. À rechercher la pitié des autres, car on ne peut se sauver que par elleux. Autant d’éléments que la cinéaste aborde dans son film corrosif avec des personnages qui nous ressemblent, des personnages que j’aime dire des bas-fonds et dont je fais partie.

La réalisatrice s’expose et explose tout dans son deuxième long-métrage, avec une composition sur l’être humain digne des films de Hal Ashby (Harold et MaudeBeing there, etc.) Des films qui ont mis à mal, les conventions sociales, portées avec brio par Sonia Cordeau, Guillaume Cyr, Ève Landry ou Geneviève Schmidt, Bungalow fait partie de cette trempe de films qui pousse à cette nécessité de méditer nos modes de vies.

Le journal Entrée Libre s’est entretenu avec la réalisatrice et co-scénariste Lawrence Côté-Collins, le co-scénariste Alexandre Auger et l’acteur Marc-André Boulanger pour une entrevue, inédite, comme le film d’ailleurs.

Souley Keïta : Je vais commencer par ma traditionnelle phrase, celle où tu te présentes :

Lawrence Côté-Collins : Je travaille comme réalisatrice en télévision depuis plus de 20 ans, mais également en cinéma depuis 2004. J’ai grandi comme cinéaste au sein du Kino, dans ce mouvement de cinéastes. Par ailleurs, j’ai fait un court-métrage financé, un seul dans la quarantaine de courts-métrages que j’ai fait. Oui, un seul en 2009, qui s’appelle Score et dans lequel j’avais eu une première collaboration avec Guillaume Cyr, que l’on retrouve dans Bungalow.

J’ai fait du court-métrage vraiment longtemps, puis après cela, j’ai réalisé mon premier long-métrage Écartée, qui est sorti en 2016. Ce fut un long-métrage micro-budget (50000 dollars) avec seulement une bourse du CALC et du financement en post-production avec la SODEC qui nous a aidé à terminer le film parce que je n’étais pas capable de faire financer mon faux documentaire sur un vrai ex-détenu et des acteurs non professionnels. Ce que je veux dire par cela, c’est que ce sont des artistes qui étaient à l’écran et non des vedettes. Ce film a été pénible à faire financer, mais finalement il a trouvé sa place sur quelques écrans durant deux semaines. Après il faut savoir que le budget de distribution est en lien avec le budget du film, si on n’a pas de budget pour faire le film, on n’a pas de budget pour le distribuer. Tout de même cela m’a fait une carte de visite et c’est un film qui s’est démarqué dans quelques festivals, j’ai gagné un prix au festival Fantasia et deux nominations aux IRIS… à l’époque où il y avait encore le gala Québec Cinéma. C’est un film en poche qui m’a permis de faire mes demandes de financement pour Bungalow. D’ailleurs, j’ai commencé à écrire ce film pendant que je faisais ÉcartéeBungalow est un peu ma vie, j’ai grandi plus jeune dans les rénovations, car mes parents achetaient des maisons pourries qu’ils rénovaient, puis les vendaient un peu plus chères. Mes photos d’enfance, c’est moi en couche avec un tournevis dans les mains et des bottines de constructions (rires). Les rénovations sont parfois très mauvaises pour un couple, mes parents se sont séparés lorsque j’avais six ans. Ma mère était une junkie de rénovation et décoration, donc j’ai toujours grandi dans des environnements intenses, colorés et cela se ressent dans Bungalow. 

Je suis l’artiste classique, ordinaire qui parle de ces traumas, de ces bobos, de ces vidanges, ces anxiétés et je mets tout cela au cinéma.

Souley Keïta : Premières images, première question. Il y a du fun de voir que parfois tout nous répugne dans ce lieu et que ces deux personnages tentent, coûte que coûte, de rentrer. Est-ce que notre monde, aseptisé, juge sans cesse par ce que les images renvoient?

Lawrence Côté-Collins : Mon dieu, on vit dans un monde d’apparences. Tout n’est qu’apparence, car on vit dans un monde où l’on se doit de porter des masques, dans un monde où il y a beaucoup d’hypocrisie et où il faut faire semblant d’être heureux. Il faut flasher notre bonheur. Nous sommes dans une époque où nous sommes tous des produits qui essayons de se démarquer des autres. Il faut sans cesse être meilleurs que les voisins dans ce monde très compétitif et cela dans tous les domaines. Est-ce que c’est voué à l’échec? Sans doute.

Souley Keïta : Tu t’es emparé, Alexandre Auger (scénariste du film), des idées de Laurence Côté-Collins pour le scénario. En revenant sur la prémisse, qu’est-ce qui fait que cette histoire t’es propre?

Alexandre Auger : Dans la proposition de Laurence, il y avait une réflexion que je trouvais fort intéressante sur les classes sociales, la hiérarchie sociale. Pour moi, cela fait actuellement parti de ma démarche. J’ai des questionnements sur le « d’où je viens ». Je viens d’un milieu pauvre et j’ai côtoyé une forme de richesse. Je m’estime privilégié d’avoir pu changer de classe sociale. Je suis un transfuge de classe comme on dit. C’est un terme que j’ai appris plus tard dans ma vie. Je trouvais qu’il y avait de cela dans la proposition de Lawrence avec ses personnages. Ensuite les personnages et l’humour noir sont des choses qui me plaisaient. Écrire une bonne histoire est aussi une évidence avec les thèmes de l’argent, des dettes et des classes sociales.

Souley Keïta : À travers Bungalow, il y a la nécessité de mettre des personnages qui sortent d’un monde aseptisé. Comment peut-on percevoir le tien?

Marc-André Boulanger : Je pense que mon personnage vient d’une sous-majorité qui fait partie de la société de tous les jours. Je pense qu’il y a la société fonctionnelle qui est visible aux yeux du grand public et le monde interlope, obscur qui travaille en gagnant leur vie pas de la meilleur des façons. Je crois que ce personnage, qui est un opportuniste, ne fait que gagner sa vie. Ces opportunités, il les gère du mieux qu’il peut et il en offre aussi aux autres, afin de leur donner une porte de sortie. Est-ce qu’il fait partie de cette société aseptisée, socialement fonctionnelle, cloîtrée dans la quête d’acceptation ou assimilation? Je ne crois pas vu est hors-norme dans la façon de gagner sa vie, mais il y a une normalité dans son monde à lui, qui est simplement de gagner sa vie pour tenter de survivre.

Souley Keïta : On se retrouve dans un cinéma underground, dans un cinéma de la contre-culture, qu’est-ce qui est venu te chercher dans le scénario de Lawrence et Alexandre?

Marc-André Boulanger : J’ai eu la chance d’explorer d’autres sphères et Lawrence m’a laissé cette opportunité. J’ai apprécié, car même si j’ai tendance à explorer ces sphères, de projeter ces différentes attitudes, la voix reste la même, tout comme le faciès et je pense que le personnage de Tattoo est venu me chercher puisqu’il essayait d’être humain parfois. Je me reconnais beaucoup dans les choix de vie de Tattoo, parce que j’ai parfois fait des très mauvais choix de vie. La difficulté est que j’ai eu un parcours qui a été comme des montagnes russes dès la fin de la vingtaine. Ce personnage est venu me chercher par le fait qu’il se plonge avec un optimisme aveugle pour cultiver un rêve sans avoir conscience des conséquences qui vont nous impacter et je pense que dans ce film, le public va se reconnaître dans un élément qu’il a sans doute fait au cours de sa vie. 

Souley Keïta : En tant que scénariste, tu t’es attaqué au cinéma underground, à travers ton processus d’écriture, qu’est-ce qui a été le plus marquant? Quelles ont été tes références cinématographiques?

Alexandre Auger :   Ce qui était difficile et choses pour lesquelles je suis content, c’était d’unifier toutes les idées de Laurence. Au premier abord, ce fut complexe, car Lawrence a des références de télé-réalité, des références de cinéma pointu tant dans le cinéma français, tant dans le cinéma de Roy Anderson ou des directions artistiques accrues. Il y a des idées parfois qui ne sont pas dramatiques, car parfois visuelles. Le but était de créer une histoire avec toutes les influences de Laurence. Ce fut un beau et énorme défi. Je suis content d’avoir pu mélanger tout cela. Et que cela soit cohérent. Finalement, nous avons réussi. La vérité, c’est que ce film est une anti-comédie romantique. Évidemment, tout le monde nous mentionne The Money pit (de Richard Benjamin, 1986) avec Tom Hanks, où il rénove une maison. C’est probablement l’un des seuls films de rénovation au cinéma. Même si Bungalow est l’inverse de ce film, il y a une influence des comédies romantiques pour la vision narrative. Je voulais que ce soit assez simple, que le drame soit simple. Dans les références, je suis un grand admirateur du cinéma coréen et un film comme A quiet family (de Kim Jee-Woon, 1998) qui m’a beaucoup inspiré. Je l’ai proposé à Lawrence. Cela a été dans mes influences lorsque j’écrivais le film. 

Souley Keïta : Il y a sans cesse un format en 4:3, qui nous confine, qui nous enferme. Il y a ce choix d’être sans cesse en intérieur, peux-tu nous en dire plus.

Lawrence Côté-Collins : Je trouve que la vie est très carcérale. On est enfermé dans un système capitaliste dans lequel nous sommes obligé d’en faire partie et on est enfermé dans nos jobs, dans nos vies, dans nos têtes, dans nos relations, nos dettes ou le jugement des autres. Ce sont toutes ces cases dans lequel nous sommes coincés. Pour moi la vie est une mise en abîme comme les poupées russes. La prison est quelque chose d’ultime qui te retire toute liberté avec la petite poupée au cœur. Je vois le carcéral partout et lorsque j’étais jeune, j’étais très en colère d’être en vie.

Marc-André Boulanger : C’est un film très carcéral, au niveau de la relation, de leur endettement, de leur travail. Le film est étouffant, on peine à respirer. Le brin de liberté nous est coupé sous le pied.

Souley Keïta : On retrouve parfois dans tes scénarios et tes personnages, des hommes qui sont obnubilés par une passion que les autres déjugent. J’aimerais que tu me parles de Jonathan.

Alexandre Auger : C’est intéressant. J’imagine qu’il y a une forme de nous qui incorpore notre écriture, une parcelle de nous poétisée. Concernant Jonathan et son amour du monde médiéval, des chevaliers, c’est l’inverse des contes de fées. Nous nous sommes imaginé un conte de fées à l’envers avec ce chevalier à cinq sous, peu glorieux. Ces passions, peu importe, nous gardent humains, cela nous habite. Nous avons tout cela en nous et l’adapter dans les personnages les rend plus humains.


Partager cet article
Commentaires