Et le Punk réenchantera le monde

1 janvier 2024Sylvain Vigier
Catégories : Éditorial , Opinion

On l’a peut-être oublié depuis le tournant néolibéral des années 80, mais plus que l’économie, c’est bien la politique qui crée le monde dans lequel nous sommes. Le trop fameux TINA (there is no alternative) de la première ministre britannique Margaret « Miss Maggie » Thatcher n’était pas un constat frappé du « gros bon sens », mais une déclaration de démission et d’asservissement consentant de son pouvoir au profit des puissances industrielles et financières (le capital, en langage marxiste). Les quarante années écoulées lui ont donné raison tant les politiques probusiness (déréglementation douanière des traités de libre-échange; privatisations des monopoles nationaux; diminutions d’impôts pour les individus et sur les compagnies; diminution des services publics) ont marqué et marquent encore cette période.

Cette réalité ne vient pas de la force intrinsèque du capital, mais bien de la lâcheté, voire de la connivence, des pouvoirs politiques qui ont permis et permettent cet état de fait. D’ailleurs, la clef réside dans son nom : une « politique » probusiness. Ceci est bien la preuve que d’autres « politiques » sont possibles. Un exemple actuel parmi mille pour rappeler la prééminence (à défaut de prédominance) du pouvoir politique sur tout autre pouvoir : la loi C-18 du gouvernement fédéral canadien qui réglemente les plateformes numériques dans leur utilisation du contenu produit par les médias. C’est bien une décision politique, construite par le travail de parlementaires, qui amène les Facebook (Méta) et Google de ce monde, qui sont des géants à l’échelle des entreprises et même des états, à faire un bras de fer puéril avec un gouvernement légitimement élu et bloquent volontairement l’utilisation de leurs plateformes. C’est bien le pouvoir politique, par la loi, qui a les moyens d’organiser le Far-West dans lequel se sont développés et ont prospéré les géants du numérique. La loi décide de ce qui est, et il existe une multitude d’alternatives!

Si le travail des parlementaires est essentiel à l’organisation de la vie sociale et économique, ce travail ne peut rester exclusivement un travail technique, fait par des « spécialistes » du droit ou du sujet sur lequel légiférer. Les député.e.s sont les représentants et représentantes de la nation (a minima des électeurs et électrices) et ils se doivent donc d’un devoir de transparence, d’explication, et de partage de leurs travaux envers la population qu’ils représentent. C’est probablement ce que Catherine Dorion, ancienne députée de Taschereau pour Québec Solidaire, appelle « l’instinct du mythe ». Cette nécessité de créer du récit et de raconter une histoire pour faire sens aux décisions qui sont prises par nos représentant.e.s. Dans l’entrevue qu’Entrée Libre a réalisée avec elle (ainsi que dans son livre; voir ci-contre) Catherine Dorion déplore que dans le caucus Solidaire élu en 2018, ce soit la technicité du parlementaire qui ait pris le dessus sur le faiseur d’histoire et de sens. Que Québec Solidaire, pour la première fois avec un caucus de 10 député.e.s, se soit conformé si rapidement au moule de l’institution plutôt que de profiter de cette tribune pour en ouvrir les contours et offrir quelque chose de nouveau, ou tout du moins de différent, à voir pour les citoyens et citoyennes. 

Dans le discours de Catherine Dorion, on comprend qu’il était possible d’imaginer une organisation des Solidaires où Gabriel Nadeau-Dubois aurait pris la part du polissage au sein des institutions pendant que Catherine Dorion aurait pris une place pour faire le lien et la mobilisation avec les citoyens et les citoyennes en dehors du salon Bleu. Que pendant que les lois sont rédigées, quelqu’un prenne la parole pour rappeler simplement et directement que ces lois sont celles qui sont censées protéger la majorité, et surtout les plus faibles; que créer une société éduquée, formée, soignée et égalitaire, cela passe par une imposition des revenus pour les redistribuer dans un Service public fort et accessible à tous et toutes. 

Les élu.e.s solidaires n’ont pas trahi leur idéal politique pendant cette législature. Mais on peut regretter que les enjeux de la respectabilité et de la crédibilité aient été si forts. De toute façon, les Punks sont nés pour vivre à la marge. Cette marge qu’il faut continuer à occuper et cultiver pour réenchanter le monde. 


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