Faut-il avoir peur du wokisme?

3 février 2024Pierre Jasmin
Catégories : Droits humains , Société

L’obsession de la droite par le wokisme se démontre chez nous par la quantité d’éditoriaux hargneux par l’ex-ministre de l’immigration Joseph Facal et autre chroniqueurs sévissant entre autres dans Le Journal de Montréal.

Au contraire du verbiage anti-jeunesse si courant dans la dégradation du discours public en nos médias de moins en moins éclairés, l’essayiste et réalisateur franco-américain Romuald Sciora nous éveille (racine étymologique de woke) à une pensée cartésienne éclairant le chemin (Tao) de pensées féministes et anti-racistes s’orientant vers la justice sociale.

Dans son dernier ouvrage paru en octobre aux Éditions Armand Colin dont le titre coiffe cet article, Romuald Sciora salue le wokisme dans son « combat pour les droits des personnes LGBTQIA+ notamment en Afrique, où une trentaine de gouvernements refuse toujours de les appliquer. Seule une vraie action concertée de la communauté internationale pourrait avoir de réelles répercussions. C’est là où le rôle des militants wokes s’avère nécessaire. Les ambitions des wokes sont assez simples et on ne peut plus claires : instaurer un monde plus juste et plus égalitaire. »

On doit néanmoins reprocher à ce livre l’intellectualisation du wokisme en qui l’auteur voit, selon son sous-titre, une philosophie, plutôt que le mouvement irrésistible porté par « l’idle no more » des Premières Nations du Canada et sur lequel un chapitre entier aurait dû être consacré : sans doute que les États-Unis sont moins avancés que le Québec avec une FTQ dirigée par l’Innue Magali Picard et le Manitoba qui vient d’élire un Premier ministre NPD de 41 ans, issu de la nation ojibwée.

Faces sombres du wokisme

Romuald sait tempérer ses nombreux actes de foi par un chapitre à part, intitulé La face sombre du wokisme, qui exprime sa méfiance entre autres pour la cancel culture, qu’elle s’applique envers des conférenciers, même lorsque mis en face de contradicteurs, ou pour des gens soupçonnées et non accusées de viols. Romuald écrit : « Harasser quelqu’un sur les réseaux sociaux, lui faire perdre un emploi ou sa dignité, le faire bannir pour un temps des médias, ne  » l’annulera » pas. Bien au contraire, à terme, cela le renforcera. Ne brûlez pas non plus ses livres, les autodafés sentent mauvais. »

Il conclut cette face sombre en l’éclairant par une importante tribune collective publiée en mai 2023 dans Le Monde et titrée « l’antiwokisme est infiniment plus menaçant que ledit wokisme auquel il prétend s’attaquer. »

Nombreux atouts de cet ouvrage

En citant Pierre Bourdieu, Romuald pousse la rigueur intellectuelle jusqu’à dénoncer aussi « les formes de racisme les plus subtiles, les plus méconnaissables, donc les plus rarement dénoncées » tel celui exercé par « une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence et qui ont pris la place pour l’accès même aux positions de pouvoir économique, des titres anciens comme les titres de propriété et les titres de noblesse ».

Où peut-on trouver ailleurs des définitions aussi claires de la fluidité des genres, via ou non la transition de genres et des moyens aussi généreux de protéger de la droite hystérique les agenres, bisexuels, cisgenres, non-binaires, queers et transgenres ? Où trouver dans un seul autre ouvrage des avertissements contre la grossophobie et l’hyperautocentrisme côtoyant des plaidoyers pour les handicapés de toutes catégories afin de leur ouvrir toutes les portes de la société, plus une plaidoirie intelligente antispéciste pour la libération animale et pour le véganisme qu’il approuve sans le pratiquer ? Romuald nous gratifie enfin d’un glossaire indispensable de dix pages sur des termes apparus récemment, notamment dans le néo-féminisme, que l’Organisation internationale de la Francophonie devrait répandre.

Certaines vierges offensées veulent fermer la porte de nos écoles aux dragqueens, sans se douter que leur attitude hostile et fermée, motivée par leurs « pures valeurs traditionnelles et familiales chrétiennes», est à l’origine des statistiques de 2021 évoquées par Romuald : « cinquante personnes transgenres ont été assassinées aux États-Unis pour ce qu’elles représentaient ; 82 % des trans déclarent avoir envisagé de s’ôter la vie à un moment ou un autre ; (…) le National Center for Transgender Equality rapporte que plus d’une personne transgenre sur quatre a déjà au moins une fois été agressée en raison de son identité. »

Qu’en sera-t-il si Trump est réélu ? Qu’en est-il présentement en Inde et en Russie ? Le combat pour la paix mondiale passe aussi par là et nous remercions vivement Romuald Sciora d’apporter une balise essentielle dans son long et ardu chemin !


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