L’abbé Pierre : combattant pour les sans-abris

Catégories : Cinéma , Culture

Sélection officielle du festival de Cannes 2023, réalisé par Frédéric Tellier, le long métrage L’Abbé Pierre une vie de combats, auquel prêtent vie Bernard Lavernhe et Emmanuelle Bercot (jouant l’assistante dévouée Lucie Coutas), n’a pas trop de ses 138 minutes pour raconter la biographie passionnante d’un grand héros contemporain.

D’abord actif dans la résistance de la Seconde Guerre mondiale qui lui donne son surnom d’abbé Pierre (son vrai nom était Henri Grouès), on le voit accompagner, au péril de sa vie menacée par une mitrailleuse allemande, un groupe de juifs fuyant la France vers la Suisse à travers les montagnes enneigées. C’est une époque qu’on oublie où les curés collabos, en France comme en Ukraine, sermonnent en chaires leurs ouailles pour les inciter à l’obéissance totale envers les nouveaux maitres nazis de Vichy et de Galicie, en qui ils voient avec enthousiasme des ennemis des Juifs et des communistes. 

Élu à la Libération, député de la Meurthe-et-Moselle de 1946 à 1951, membre de groupes républicains indépendants de gauche, Grouès n’hésite pas à insulter le gouvernement pour son manque de soutien des pauvres, en particulier les sans-abris, auprès de qui il finira par s’engager corps et âme, pour toute la vie, en fondant le mouvement laïc Emmaüs.

Le film raconte une vie militante édifiante, puisqu’aux nombreux moments de découragement narrés sans ménagements par le scénario fondé sur des faits, c’est sa fidèle assistante qui le « ramasse » par ses solutions de compromis ; ou alors ce sont ces hommes violents qu’il a secourus sans discrimination qui lui suggèrent la solution de chercher leur financement, non plus uniquement par des dons de charité, mais par leurs fouilles dans des décharges publiques comme chiffonniers. 

Grouès connait des moments bouleversants, comme l’hiver 54 aux records de froid, qui le motivent à squatter un poste de radio pour un discours vigoureux qui va essaimer, interpeler la France entière et le rendre célèbre. Célébrité compromise par son action charitable, ouverte aux damnés de la terre, y compris les musulmans d’Algérie et de Tunisie pourchassés par la police dans les tristement célèbres « ratonnades racistes » de 1961, qui provoquèrent une centaine de morts noyés dans la Seine le 17 octobre.

C’est dans un taudis montréalais que je l’ai connu, se partageant à quatre, à la lueur de bougies, un poulet livré dans un logis appartenant aux Chantiers catholiques, auquel l’électricité était coupée pour non-paiement. Rappelons l’intérêt de l’abbé Pierre pour les organismes d’inspiration scoute (son totem était castor méditatif). Mon action auprès des Artistes pour la Paix y a sans doute trouvé son origine, car faisant escale à Montréal depuis l’Amérique du Sud, il m’avait raconté y être intervenu en vain auprès de propriétaires alimentés en eau par des canalisations qui traversaient un bidonville, dont les enfants mouraient de dysenterie faute d’avoir accès à cette eau : il avait quémandé à ces riches de ne changer l’eau de leur piscine qu’une fois par mois au lieu d’une fois par semaine, et d’installer deux robinets pour les miséreux du bidonville, essuyant, malgré sa réputation internationale de saint homme entretenue par les pages couvertures du Paris Match, un refus. Il m’avait dit alors sa tentation de bénir le père d’une victime pour qu’il prenne un fusil et monte là-haut régler le compte d’un de ces salopards, ce que sa foi lui interdisait absolument.

Mais sa célébrité utilisée à faire construire d’innombrables logements sociaux lui pèse, car elle suscite d’intenses jalousies et même des trahisons au sein de son propre conseil d’administration : quoi de neuf, depuis le Christ abandonné au Jardin des oliviers ? De plus, son travail incessant dans des conditions d’inconfort extrême fragilise sa vieillesse narrée sans ménagements, mais n’est-ce pas par ce don total de soi qu’on reconnait un saint ? 

Il est plutôt étonnant de voir le milieu du cinéma français plutôt conservateur créer deux films sociaux remarquables, tel l’incomparable Simone Veil – le voyage du siècle l’an dernier et exactement un an plus tard, l’Abbé Pierre pour marquer encore une fin d’année d’un sursaut d’idéal humanitaire bienvenu.


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