LUCY GRIZZLI SOPHIE

21 février 2024Souley Keïta
Catégories : Chronique , Cinéma

Le film, qui sera l’ouverture des 42e Rendez-Vous Québec Cinéma, vous surprendra dans les salles obscures dès le vendredi 23 février.

Une critique sans (trop) divulgâcher.

Une image vaut mille mots...

Anne Émond revient! Après nous avoir conquis avec l’exquise et attachante Jeune Juliette en 2019, qui nous faisait plonger dans les tumultes psychologiques d’une adolescente, la réalisatrice nous embarque dans une œuvre, cette fois-ci, troublante sur les traumatismes d’une femme harcelée.
NÉCÉSSAIRE! Ce sera le mot d’ordre d’un récit qui nous fait plonger dans le quotidien montréalais de Sophie, dont la vie va prendre une tournure peu souhaitable. En essayant de tirer un trait sur le passé dans cette retraite en Estrie, ces vieux démons vont refaire surface. Ce 5e long-métrage (déjà) sera plus sombre que le précédent en y plaçant au cœur du récit l’impact des images, l’impact des mots sur ces personnages en reconstruction, sur des êtres brisés par la violence. Dans un film intrigant où l’on se pose de nombreuses questions sur les personnages, sur leur relation, sur leur incapacité à se mettre à la place de l’autre. On se fait percuter, remettre en question notre humanité et notre empathie. Lors de la sortie au théâtre en 2018, sous l’œil humaniste de Catherine-Anne Toupin (qui signe également le scénario du film), c’était cette thématique de banaliser cette violence, cachée, des mots, des images détournées qui voulait mettre fin à nos atermoiements. 6 ans plus tard, le film est une piqûre de rappel que nous fermons les yeux sur ces blessures néfastes, sur ces douleurs cachées que vivent les êtres humains de ce film. On soulignera les interprétations de Catherine-Anne Toupin, Guillaume Cyr, Lise Roy ou encore Marjorie Armstrong.

Un langage cinématographique au service de l’intrigue

Pour moi le cinéma est l’art de mettre en juxtaposition différents langages : musique, interprétation, caméra, etc. On s’arrêtant sur le langage cinématographique, il est fort plaisant de voir une caméra qui raconte des émotions, des angoisses, des malaises et c’est ce plaisir que nous donne la réalisatrice, et son directeur de la photographie, notamment en s’amusant avec l’accent lors d’une première discussion à table. Je n’en dis pas plus en vous laissant à vos propres interprétations sur ce semi-huis clos.

Toutefois, sans dévoiler de punch, il y a une légère frustration qui se pose sur le personnage de Sophie et sa capacité à aller plus loin dans ces actions, en tant que spectateur d’une œuvre qui nous plonge dans le malaise, dans des situations inconfortables, j’aurais aimer la voir aller plus loin dans sa quête de donner un retour de bâton, éléments qui serait à la hauteur de ce qu’elle a vécu dans son passé. La beauté du cinéma s’installe dans nos perceptions et de la manière que l’on reçoit un film, je ne suis qu’un dans un flot de plusieurs un qui auront une autre lecture de ces personnages attachants ou déstabilisants.

Le journal Entrée Libre a pu s’entretenir avec l’équipe du premier frisson québécois de l’année, la réalisatrice Anne Émond, la scénariste et actrice principale Catherine-Anne Toupin, sans oublier le caméléon Guillaume Cyr : 

Souley Keïta : Premières images, première question. En quelques images, on comprend l’ascension fulgurante d’une femme qui a tout donné à cette entreprise puis la descente aux Enfers. En parlant d’images, des mots dans cette œuvre, est-ce qu’on soulève le fait qu’ils n’ont pas la même valeur qu’une attaque physique? Est-ce qu’on amoindrit la portée d’un mot qui fait tout aussi mal?

Anne Émond : C’est une bonne lecture du film. Je pense que c’est une des questions centrales dans ce film sur la violence. Qu’est-ce que la violence? Est-ce qu’une violence est pire qu’une autre? Je me la suis posée avant de faire le film lorsque j’ai lu le scénario parce qu’il fallait que je filme cette violence et savoir son origine. Ensuite, je me suis posé cette question pendant la réalisation du film. Parce que lorsqu’on fait un film, il y a de nombreuses questions, de nombreux commentaires que tu te fais poser. Enfin, en postproduction du film, lorsque tu doses la violence, tu continues à te poser cette question. Pour ma part, lors de la recherche pour le film, j’ai passé énormément de temps sur les forums comme Reddit et d’autres avec un constat cruel, une blessure, celle d’être attristée, déprimée du monde. Certes la violence ne s’adressait pas à moi, à travers un écran, mais malgré cela, je la sentais tellement proche. Le simple fait de marcher dans la rue et je me sentais violentée. Dans le cas des forums, ce sont des commentaires misogynes, racistes, homophobes, une haine au sens le plus large. Il y a une période de doute, une période où cela me pesait. Je trouve que c’est significatif de ce que cela dit sur la violence. Ensuite, en faisant le film, j’ai certains collègues, amis qui ont questionné la scène scabreuse, d’une violence extrême en la trouvant too much. Il y avait une remise en question de cette scène qui a été considérée comme de mauvais goût. En allant sur ces forums, je peux assurer que j’ai pu lire des choses bien pires. Il y a des éléments dans le film qui peuvent choquer, mais on n’a rien inventé lorsqu’on passe du temps sur le net. Tu peux puncher Anita Sarkeesian une vidéo blogueuse et consultante de jeux vidéos féministe. Malheureusement, il y a des millions de gamers qui s’amusent à puncher cette personnalité. Pour le film, il fallait que l’on dose par le bas, pour que les spectateurs aillent voir le film et pour ne pas participer à ce cercle vicieux pour ne pas diffuser trop d’images haineuses. En même temps, avec ce film, il fallait frapper. C’est inquiétant sur le fait d’être mauvais au fond de nous. Je dis “on”, car je m’inclus. Nous sommes dans une société polarisée, avec tous les évènements récents que nous avons vécus, il y a une incertitude grandissante. Devant nos peurs naissantes, j’ai l’impression que l’on ne se serre pas les coudes et que l’on fait l’inverse.

Catherine-Anne Toupin : C’est le grand propos du film. C’est comme si on se référait à une échelle de la violence. En ce moment, dans la société en général, on a perdu un contrôle sur le discours ambiant. Cela se voit en politique, dans les réseaux sociaux, dans les médias, même dans le quotidien où il suffit de regarder sur la route, les gens dans leur voiture. On a perdu un décorum, on a perdu une façon de communiquer avec l’autre en instillant du respect, de l’intelligence et avec un soupçon de curiosité de qui est l’autre. Je pense que ces pertes, sont en quelque sorte, liées à l’avènement du téléphone, mais également de certains politiciens comme Trump qui a libéré une parole misogyne, raciste, The daily wire, d’extrême droite, le fait également. Je pense que la violence ait existé avant de manière concrète, de manière physique. Encore aujourd’hui nous avons cette conception que c’est cela la violence, un acte physique, pour que ce soit horrible, pour que ce soit destructeur. Toutefois, il y a quelque chose que l’on perd de vue, durant ces quinze dernières années, la violence s’est déplacée dans la façon dont on s’adresse aux autres, dans notre peur de l’autre, mais également dans les mots que l’on écrit ou les mots que l’on dit. Oui, au Canada il y a une charte qui stipule que l’on ne peut pas dire de discours haineux, mais on va sur n’importe quel réseau social et on peut y trouver des discours haineux partout et ils ne sont pas encadrés, le film est un reflet de cette violence. Une violence contre une femme, ce n’est pas juste physique. Si on ne lui laisse pas prendre la parole, exprimer ses idées, car on souhaite l’écraser de manière subtile dans ces réseaux qui existent et qui sont excessivement destructeurs. 

Guillaume Cyr : Sans vouloir divulguer trop de punchs du film, je trouve que cela met en lumière le véritable pouvoir de la violence que l’on exerce même si l’on n’est pas conscient qu’on l’exerce. Je pense que Martin, mon personnage, n’est pas conscient de cela, du mal qu’il crée, car pour lui c’est banal puisqu’il estime que ça n’appartient pas à la vraie vie. 

Souley Keïta : Les arroseurs arrosés. On dénote dans plusieurs moments que les victimes de moqueries sont souvent amenées à devenir offenseurs en suivant un même schéma. Est-ce que, finalement, nous sommes dans un cercle vicieux?

Guillaume Cyr : Est-ce une victime par rapport à notre histoire? Je ne crois pas. Est-ce qu’il a été une victime dans son passé? Oui, je le pense. Toutefois, je trouve que cela met en avant une problématique chez les jeunes garçons, celle de demander de l’aide entre nous. C’est pour cela qu’il y a beaucoup de garçons qui ne vont pas bien et qui intègrent, parfois, ces réseaux. Cela leur donne sans doute la croyance d’exister, de croire que c’est un exutoire, alors que non puisqu’il participe à quelque chose de plus nocif.

Souley Keïta : Se faire violence. Au travers de votre long-métrage, on s’enquiert à être surpris que notre personnage garde les objets qui lui font si mal près d’elle. Est-ce que c’est une blessure qui marque notre époque, que malgré ce que Sophie va vivre, il est difficile de se défaire des objets connectés? Il en va de même pour Martin, le personnage de Guillaume Cyr.

Anne Émond : C’est tout un chemin pour se libérer des réseaux, des objets connectés. Après la sortie de Nelly, en 2016, j’ai fait le choix de quitter les réseaux, car cela m’atteignait trop. C’était trop dur. Pour le personnage de Sophie, elle est complètement perdue, qui boit et qui arrive avec beaucoup d’hésitation. Elle n’est pas capable de se défaire de certaines choses et le téléphone est cet exemple. Il y a un doute qui subsiste tout au long du film. Je remarque qu’il y a quelque chose d’addictif dans les réseaux sociaux, même sur mon expérience sur Reddit, avec un nombre d’heures conséquent. Je me posais des questions sur certaines personnes sur ce forum en essayant de voir leur fil d’actualité, leurs écrits sur un personnage comme Trump, etc. On se perd dans cela. 

Catherine-Anne Toupin : Je crois que c’est une femme qui était heureuse, qui était accomplie, mais dont l’humanité s’est effritée par la violence qu’elle a subie. Je pense qu’il y a un constat à faire en se disant simplement que notre humanité s’effrite. Plus on avance, plus on oublie le rapport à l’autre, on omet sa sensibilité, ses émotions. Cette femme est littéralement désagrégée par ce qu’elle vit dans ce film et elle tombe dans le cercle vicieux de la violence en mettant sa main dans l’engrenage. Elle n’arrive plus à en sortir. Est-ce que je crois que la réponse adéquate? Bien sûr que non, mais je peux comprendre comment quelqu’un peut arriver à cela. C’est comme un jeune dans la cour d’école, si tu te fais écœurer tous les midis, après combien de midis tu vas te révolter. C’est humain de répliquer. Je pense qu’elle ne serait jamais arrivée là si son humanité n’avait pas été détruite par cette campagne de haine qu’elle reçoit. Nous tous/toutes qui regardons souvent ce que l’on pense de nous, que cela soit positif ou négatif, peut avoir cette capacité de nous désagréger. On rentre dans ce cercle vicieux. On a une perte d’humanité profonde dans les différents récits qui se passent à travers le monde, face à certaines situations. On a le ressenti que l’on considère certains êtres humains comme des objets.

Guillaume Cyr : Oui et non, car l’arrivée de Sophie va lui permettre de s’extirper des objets connectés. Pourtant, nous sommes rendus dans une société qui peine à se défaire de ces objets avec cette impression que ce sont des prolongements de nous-mêmes.

Souley Keïta : Le titre ou les titres. Nous sommes passés du titre La Meute, titre référence de l’ouvrage ou de la pièce de théâtre de Catherine-Anne Toupin pour Lucy Grizzli Sophie. Il y a une référence que l’on peut en tirer qui est significative. On passe d’un groupe à un animal isolé, fragile derrière cette barrière électronique, dont la vie à engendrer une défaillance?

Anne Émond : On a beaucoup réfléchi au titre. La Meute était un bon titre. Malheureusement, ce titre était associé à un groupe. Tout l’été, il y a une polarisation en pensant que c’était un film sur La Meute (groupe d’extrême droite). Ce qui est le fun avec Lucy Grizzli Sophie, c’est le fait de voir 3 identités. Cela aurait pu être 10 noms, car finalement dans ce film, tout le monde se cache sous une autre identité, sous un avatar. Dans cette série d’avatars, on finit par ne plus savoir qui nous sommes, on finit par ne plus assumer ce que l’on dit. Si tout le monde se comportait ainsi dans la vraie vie, cela serait l’hécatombe. Ce titre est très pertinent, car chaque prénom engendre autre chose.

Guillaume Cyr : Bien sûr! Je pense que la pandémie a mis en lumière ces personnes isolées et également isolées énormément de gens. Le seul moyen pour certains, de retrouver une sorte de communauté, a été de rallier souvent des causes violentes sur les réseaux. Cela leur a donné un but, un groupe. Catherine-Anne Toupin a beaucoup étudié ce phénomène qui s’appelle la cybermob, qui était une meute si on essaye de voir les effets. Pour une question de droit, le deuxième titre est arrivé. Légalement parlant, on a dû changer de titre.

Catherine-Anne Toupin : C’est exactement cela. Encore une fois, notre humanité est désagrégée, pas uniquement par la violence qui nous est renvoyée, mais par le fait de l’isolement. On est enfermé dans une boîte où nous avons perdu les liens, les lieux communs où l’on pouvait se rencontrer comme le restaurant du coin, le bar, l’église. On a comme perdu l’idée de la communauté. Nous sommes devant des plateformes chez nous. J’ai passé mon adolescence au Clap, un cinéma à Québec. J’y allais trois fois par semaine, je parlais à du monde, j’allais au café. Maintenant, on les écoute chez nous. Un peu comme Martin, on sent qu’il est la vision de ce courage qu’on nous a enlevé, ce courage de rencontrer les autres.

Souley Keïta : Est-ce que Sophie est une personne courageuse? Sans révéler des punchs, on sent que cela s’effrite également jusqu’à un point? Est-ce qu’il n’y a pas une défaillance chez ce personnage qui n’est sans doute pas capable de résoudre ce point?

Catherine-Anne Toupin :  Depuis le début, il y a quelque chose de clair dans cette histoire, c’est le message. Pour moi, c’était de parler aux gens en leur disant qu’on peut aller jusqu’au bout de la violence. C’est la seule façon de pousser le public à réfléchir sur ces situations. En tant qu’être humain, ce n’est pas un choix que je ferais, mais si je veux faire réfléchir le public, la seule façon est de le provoquer. Comme les Grecs, il faut aller au bout de la catharsis (purgation des passions). Il était évident pour moi de faire vivre aux gens une vengeance et une violence, qui ne sont pas acceptables, mais qui sont humaines et que nous ressentons tous. Je voulais que mes deux personnages soient des victimes et des bourreaux. La vie n’est pas constituée de gentils et de méchants, elle est bien plus complexe.


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