SUCRÉ SEIZE

8 mars 2024Souley Keïta
Catégories : Chronique , Cinéma

L’œuvre onirique de Alexa-Jeanne Dubé sort au Québec dès ce vendredi 8 mars.

Une critique sans trop divulgâcher.

Un essai converti.

Convaincant. Inédit. Entre les rêves d’une enfance et les mots cauchemardesques qu’on dépose sur les tourments de l’adolescence. Autant de mots qui s’apposent sur l’essai vibrant, touchant que nous transmet l’œuvre de l’artiste multidisciplinaire Alexa-Jeanne Dubé. Sous ces musiques oniriques, notre sensibilité se pose sur la dualité du visuel et des monologues de 8 jeunes filles qui se découvrent dans un monde brutal. Entre les troubles alimentaires, les relations amoureuses ou sexuelles, l’inceste, l’anxiété, autant de thématiques où les paradis perdus de l’adolescence se déchirent pour découvrir les vulnérabilités de ces 8 adolescentes et la perte de l’innocence. Des récits qui font sans doute écho aux tourments actuels de nombreuses jeunes filles. 

Adaptée de la pièce éponyme de Suzie Bastien, la réalisatrice s’évertue, entre théâtralité et cinéma, à laisser la caméra nous envahir de ce qui est fondamental dans la relation humaine : l’écoute. Cela tombe bien l’œuvre a pour sous-titre symphonie pour adolescentes et se décompose en 4 mouvements, 4 axes dans lesquels la réalisatrice joue d’audace dans les textures, les décors ou la musique. Fort plaisant!

Le journal Entrée Libre a pu s’entretenir avec la réalisatrice d’une des œuvres les plus oniriques, les plus attachantes de mon année cinématographique, Alexa-Jeanne Dubé :

Souley Keïta : Premières images, première question. Est-ce qu’à cet âge, malgré la difficulté de se maintenir la tête hors de l’eau, il faut parfois essayer de trouver de l’aide auprès d’autres jeunes filles qui vivent les mêmes traumas?

Alexa-Jeanne Dubé : Sans doute! C’est sûr que pour moi cela était un des désirs du film, en libérant cette parole, en permettant à ces jeunes d’évoquer les souffrances que l’on vit durant l’adolescence. Je pense que lorsqu’on parle de ces tourments cela peut créer une éventuelle solidarité, petite ou plus grande. En se sentant moins seul, il est sans doute plus facile de passer au travers de certaines épreuves de la vie.

Souley Keïta : Il y a la nécessité de l’amour qui s’incorpore par moment dans cette œuvre. Opérant souvent au-delà des tourments comme un baume au cœur pour rappeler que tout n’est pas à rejeter durant ces années ! Peux-tu nous en dire plus?

Alexa-Jeanne Dubé : La pièce, originalement, se morcelle ainsi. Je trouvais cela intéressant de reprendre cet équilibre, même si j’ai changé l’ordre des textes, en les plaçant par thématique, mais aussi en l’incorporant à cette idée de structure d’une symphonie. Dans la symphonie il y a cette idée de mouvement qui me plaisait. Pour revenir sur ce morcellement des textes sur l’amour, je trouve cela brillant de la part de Suzie Bastien d’avoir mis cette histoire qui revient souvent au cours de l’œuvre, car l’amour est une des thématiques les plus universelles. Certes nous passons toutes à travers certaines parts d’ombre, mais peut-être pas toutes à travers des troubles alimentaires et autres expériences comme l’inceste, qui sont des expériences plus spécifiques. Un premier amour, ou être amoureux de quelqu’un à l’adolescence, sans qu’il ne se passe rien, car ce n’est pas tout le monde qui a la chance que ce soit réciproque, est quelque chose d’universel. Je trouvais cela bien de voir que ce récit de l’amour se noue dans l’œuvre pour ficeler le tout. Malgré les difficultés de la vie, je voulais que l’on ressente la beauté, la lumière du film, car il y a quelque chose de plus grand, de plus beau et c’est ce que provoque l’amour.

Souley Keïta : Les chiffres qui comptent. Il y a les masques devant les blessures, de ces 8 femmes, on va découvrir 8 personnalités qui s’y cachent accompagnées de leurs tourments dans ce paradis perdu. Peux-tu nous en dire plus?

Alexa-Jeanne Dubé : Je trouve cela intéressant, car pour moi c’était très instinctif que l’on sente le côté enfant et puis, il y a cette transformation qui se fait à l’adolescence, comme une mutation, non pas sans difficulté. J’avais envie que l’on ressente qu’elles sont petites, naïves, vivantes, pleines de crédulité et en même temps, très dures dans leurs propos, cinglantes et que l’on puisse avoir de la misère à se dire que cela sort de la bouche d’une fille de 16 ans. Oui, tout cela cohabite en chacune d’elles.

Souley Keïta : Tu évoques cette dualité et le monde enfantin transparait dans les couleurs apposées sur leurs visages, un peu comme les vestiges d’un monde fantasmé, un monde de la nature. J’aimerais que tu nous parles de cela.

Alexa-Jeanne Dubé : C’était l’idée que je voulais mettre en lumière. Les maquillages étaient une façon d’exprimer ce côté enfantin, ce côté de sororité entre filles qui se maquillent dans le sens du monde imaginaire, plus comme un enfant qui se maquillerait. Pour moi, c’est également un rapport à la nature, qui se définit par la douceur qui existe dans l’enfance, puis lorsqu’il y a le passage à l’adolescence, mes personnages se confrontent à l’urbain, à la dureté. La nature me permettait de garder ce côté vivant, ce côté innocent, et que même si tu es dans la forêt avec des tiques, tu t’en moques, car tu es un enfant en symbiose avec la nature. Des éléments que l’on perd au fil du temps et de notre adolescence.

Souley Keïta : Est-ce que Sucré Seize est avant tout le goût amer qui se dégage de cet âge, car finalement, comme le disait Truffaut, l’adolescence ne laisse un bon souvenir qu’aux adultes ayant une mauvaise mémoire?

Alexa-Jeanne Dubé : Premièrement, ce n’est pas très à la mode le « gris ». Il n’y a rien qui est tout sombre ou tout lumineux, dans le sens où l’on passe un peu à travers des moments agréables à l’adolescence et les moments de vivacités, les moments des premières fois. En même temps, il y a ces moments de la sortie de l’enfance, car nous n’avons pas les armes, notre identité n’est pas claire, nous recevons tout comme un coup de poing. Il y a ce monde où l’on est bordé par la naïveté qui s’estompe pour laisser la place à la dureté de la vie adulte. En tant qu’être humain, de manière générale, je pense que l’on se repasse le plus souvent des moments qui sont difficiles toujours avec une certaine nostalgie. Ce qui me fait penser à cela dans des moments importants, en lien avec la citation de Truffaut, c’est l’accouchement. Toutes les femmes qui passent à travers cette journée se disent que c’est la pire chose qui nous arrive et après en y repensant, on se dit que c’est la plus belle journée de notre vie. Il y a toujours cette contradiction dans la vie, lorsque c’est intense, on en garde un bon souvenir et en même temps c’est difficile.


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