Diplomatie : le Canada navigue à vue

19 mars 2024Sylvain Vigier
Catégories : Éditorial , Opinion

Avec cet hiver quasi absent, difficile de ne pas se convaincre que nous sommes en plein dans les changements climatiques. Si la météo ne fait pas le climat, quand les épisodes météorologiques vécus coïncident avec les prédictions et les scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) le lien est en revanche possible. La situation des changements climatiques, que ce soit dans l’adaptation aux changements ou la diminution des émissions des gaz à effet de serre, pourrait fournir un narratif puissant de mobilisation et de cohésion pour une société. Un but clair à atteindre : limiter le réchauffement en dessous de 2 °C (pour les 1,5 °C, c’est visiblement déjà perdu) et une vaste littérature scientifique sur laquelle s’appuyer pour mettre en marche une société basée sur la sobriété en carbone. Dans la bande dessinée Watchmen, un des protagonistes crée de toute pièce un ennemi venu d’ailleurs afin de détourner Soviétiques et Américains de l’envie d’en découdre entre eux afin qu’ils se mobilisent ensemble face à une menace commune. Les rouages du cerveau humain sont ainsi faits qu’un ennemi est plus efficace qu’une bande d’amis pour créer de la cohésion.

Malheureusement, le gouvernement Trudeau pense qu’un ennemi bien vivant comme Poutine et la Russie vaut plus qu’un ennemi bien concret comme les changements climatiques. Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa 3e année, le gouvernement ukrainien que la guerre avait couté la vie à 31 000 soldats. Côté russe, on estime les pertes au moins du même ordre, même si aucun chiffre ne peut être considéré comme fiable des deux côtés. Dans le contexte d’une guerre avec un pays possédant la bombe atomique et dont l’issue sur le terrain semble s’enliser profondément, il serait temps d’organiser des pourparlers sérieux pour trouver une sortie à ce conflit. La stratégie actuelle du Canada est de soutenir l’effort de guerre ukrainien, mais pour quel(s) objectif(s) ? Sécuriser l’existence de l’état ukrainien et de sa population face à l’invasion d’un pays limitrophe est légitime. Mais on aurait tort d’oublier la légitimité des revendications russes concernant les régions russophones de l’est de l’Ukraine (populations qui ont droit à l’autodétermination comme les Catalans ou les Écossais) et surtout sur l’expansion de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) aux frontières de la Russie. L’OTAN reste le bras armé des USA et de leur politique internationale en Europe, et la Chine (membre du Conseil permanent de sécurité de l’ONU et autre détenteur de la bombe atomique) déplorait la « mentalité de guerre froide » de ce conflit.

Trouver une autre boussole que les USA

Si la paix pour l’occident (et l’OTAN) ne passe que par la défaite de Poutine, alors la liste des morts sera longue. Aucune raison objective pour le Canada de rester bloqué dans une vision d’une autre époque qui n’a jamais servi que les USA. 

On peut déplorer le même état de suiviste du Canada pour la situation en Palestine et à Gaza où l’invasion d’Israël depuis les attentats terroristes du Hamas a déjà fait plus de 30 000 morts majoritairement civils et que la situation sanitaire est jugée « catastrophique » par les organisations qui peuvent encore travailler à Gaza. Israël, selon leurs informations, a indiqué qu’une dizaine de membres (sur plus de 27 000) de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) avaient été impliqués dans les attentats du 7 octobre. Suite à cette annonce, les USA décidaient de stopper leur financement, et le Canada leur emboitait le pas (ainsi qu’une dizaine de pays occidentaux). Après un rapport d’évaluation de l’ONU, le Canada revenait logiquement sur sa décision moins d’un mois plus tard. 

Avoir un voisin encombrant et influant comme les USA n’est pas chose facile. Mais on se rappellera qu’en 2003, le Canada a su dire « non » aux USA dans leur projet d’invasion de l’Irak. Le Canada jouit toujours d’une aura pacifique à l’international, en particulier par sa politique d’accueil des réfugiés. Si Justin Trudeau souhaite laisser un lègue de ses 10 ans à la tête du Canada, il pourrait s’inspirer de Jean Chrétien et mettre en place une politique étrangère lisible et axée sur la paix, et non sur le soutien à la politique étrangère états-unienne. 


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