LA COOP DE MA MÈRE

Date : 3 décembre 2021
| Chroniqueur.es : Souley Keïta
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Vivez un instant UNIQUE à travers les yeux de cette communauté « hors de l’ordinaire » avec deux projections spéciales à Saint-Camille à 14h et 19h au P’tit Bonheur de Saint-Camille.

Lorsqu’on dépose notre regard, une deuxième fois sur La coop de ma mère, du pur cinéma direct, un tendre sourire se dessine sur le coin de notre bouche. Ce même sourire qui nous dit sans l’ombre d’un doute que l’on va rencontrer, à nouveau, ces personnalités à la fois bouleversantes, à la fois courageuses, à la belle tendresse, des personnalités marquantes réunies au sein de cette coopérative d’habitation de Saint-Louis de Hull. 

Rachel (mère de la réalisatrice), Lizeth, Henri-Pierre, Olga, Mélissa, Ahmed, Samira, Jean-Pierre ou encore Saana livrent la plus belle richesse de ce monde, leur humanité, devant l’œil cinématographique de la réalisatrice Ève Lamont. Un œil cinématographique qui fixe les injustices, mais également, les oubliés de ce monde. Après Méchante Job (2001), sur « l’exploitation de l’homme par l’homme » dans le milieu du travail, Squat (2002) sur de jeunes militants sans abris, mais aussi l’univers de la prostitution avec L’imposture (2010) et Le commerce du sexe(2015). Son engagement se poursuit dans ce diptyque sur le logement avec Le chantier des possibles (2016) et La coop de ma mère. Une fois de plus, la réalisatrice tente de briser les préjugés, en dévoilant sans filtre les facettes de ces êtres humains aux parcours variés et en donnant la chance de découvrir tous ces protagonistes, je vous invite grandement à découvrir son dernier documentaire.

Entrée Libre a eu la joie de s’entretenir avec Ève Lamont, scénariste, réalisatrice et directrice photo d’un documentaire qui enlace le vivre ensemble :

Souley Keïta : À travers le documentaire sur la coopérative d’habitation, on traverse différents sujets (immigration, maladie, handicap, monoparentalité…) pour une thématique centrale : donner une voix aux oubliés. Était-ce important de leur donner ce porte-voix à travers ce documentaire ?

Ève Lamont : En effet, ce sont forcément des gens auxquels on ne pense pas, des personnes que l’on estime ordinaire, qui vivent communément dans ce qui est une forme de logement social. Cela fait partie des trois formes de logements sociaux avec les HLM (Habitations à loyer modique), les OSBL (Organismes sans but lucratif) d’habitation et les COOPS (Coopératives d’habitation). Souvent, on va les amalgamer, mais également, croire que ce sont des ghettos alors que cela épouse la mixité sociale et cela rassemble des gens de divers horizons, de tout âge, de diverses cultures ou origines ethniques donc ces lieux favorisent les biens intergénérationnels et interculturels. J’ai toujours eu à cœur la question du logement que l’on a trop souvent considéré comme une marchandise et qui est pourtant un besoin essentiel. Ce que je peux vous dire, c’est qu’à travers ce documentaire, à travers ces 2 ans dans la coop de Saint-Louis, ce que l’on voit, c’est un regard intimiste sur les gens qui y vivent, dont ma mère, mais aussi, ce que l’on sent, c’est cette humanité chez ces résidents. Nous pouvons voir le rôle bénéfique qu’une coopérative d’habitation joue dans la vie de ces personnes. La vie n’a pas souvent été facile pour ces nombreuses personnes, avec leur vécu, leur parcours particulier et nous pouvons voir à quel point un lieu peut devenir un havre de paix. Il en ressort des gens lumineux, brillants, intéressants malgré leur lot de difficultés. On casse le préjugé de dire que les gens qui ont des parcours jonchés d’embuches ne sont pas débrouillards, car là c’est l’inverse que l’on ressent.

Souley Keïta : On replonge dans le passé avec des photos et un grand nombre de gens. Aujourd’hui, pourquoi la coopérative a-t-elle eu moins d’influence au cours des dernières années ?

Ève Lamont : En fait ce que les gens disent en regardant les photos, c’est qu’il y avait autant d’adultes, mais plus d’enfants. Lorsque l’on se réfère à la période où les photos sont prises, nous sommes dans les années 80. Au Québec, on faisait plus d’enfants qu’aujourd’hui. Dans ces mêmes années, il y a eu de nombreuses créations de coops, mais également dans la décennie d’avant et dans celle d’après, parce qu’il y avait des gens qui s’inscrivaient dans la mouvance de la jeunesse progressiste et qui s’impliquaient plus socialement, mais aussi dans des groupes de défense du droit. Ils créèrent des coopératives comme celle de Saint-Louis qui est la réappropriation de 7 bâtiments qui appartenaient à un propriétaire privé. C’est la socialisation de 42 logements qui étaient dans un parc privé. Il s’est fait dans ces années-là beaucoup de coopératives d’habitation parce qu’il y avait de l’argent. Les paliers gouvernementaux fédéraux et provinciaux investissaient beaucoup plus dans la création de logements sociaux. Depuis les années 90, le gouvernement provincial et fédéral a fait beaucoup de coupes budgétaires donc il s’en crée moins alors que le besoin est énorme et plus criant notamment avec l’actuelle crise du logement partout au Québec, que ce soit avec une hausse fulgurante des prix de l’immobilier ou la pénurie des logements abordables et cela même dans les petites localités. On en a besoin plus que jamais.

Souley Keïta : La coop de ma mère, à travers ce titre, il y a une certaine nostalgie qui se dégage. Est-ce qu’à travers ce titre et cette musique, il est nécessaire de signifier que le bonheur est à portée de main ?

Ève Lamont : Oui, il y a un côté nostalgique, pas juste pour ma mère, mais pour tous les personnages qui retournent dans leur passé, au travers de leur parcours parce que c’est une façon de les connaître, puis de comprendre ce qui les a amenés ici et de les découvrir. On passe à travers l’histoire de ce jeune homme qui a fui la guerre en Somalie lorsqu’il était adolescent et qui a pris le chemin terrible des clandestins. On retrace le parcours de ce père divorcé, qui vit avec ces de 2 garçons, mais également de cet autre père qui a la garde partagée d’un enfant qui a des troubles du développement. Il y a ma mère, une intellectuelle, une féministe de la première heure, et nous voyons cette histoire, ces moments où elle nous conte le récit des femmes de sa génération qui ont été victimes d’un patriarcat étouffant et qui se sont émancipées, mais aussi mobilisées pour défendre le droit de toutes les femmes. Je n’ai pas pu m’empêcher de mettre dans le montage son rappel de l’histoire ouvrière de la ville de Hull où un système quasi féodal était maintenu par les grands propriétaires terriens et les fondateurs de la ville. Ce qu’elle raconte de son enfance, alors qu’ils étaient pauvres, l’exploitation des propriétaires fonciers de l’époque fait écho à la question du logement actuel. On se rend compte que dans l’histoire de nos aînés qui sont nés au Québec, cette période n’était pas propice à la joie, car il y a eu beaucoup de pauvreté et leur vie n’était pas facile. Ce sont des combattants et ce sont des gens qui ont les valeurs de la coopérative, mais également les valeurs de la solidarité.

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