Après 1 an au Tchad: Une Sherbrookoise raconte…

13 juin 1986

De retour du Tchad depuis février, où j’y ai passé plus d’un an, je raconte pour vous ce témoignage qui est sus­ceptible de vous intéresser. Vous pourrez connaître mieux ce pays du Sahel et savoir qu’il a vécu, avec beaucoup d’autres pays d’Afrique, des moments assez sombres dernièrement. Les pro­blèmes avec Kadhafi, avec la guérilla qui ne veut pas se sou­mettre aux ordres du nouveau président, la sécheresse et la fa­mine, font du Tchad un pays ou­trageusement tourmenté et instable. Pour avoir bien connu l’A­mérique latine et centrale, je peux dire que l’Afrique ne lui res­semble pas en ses luttes et en sa vision du monde. Mais chose cer­taine, ces peuples du « Tiers-Monde » ne l’ont pas toujours été et s’ils vivent de tels conflits économiques et politiques, nos pays industrialisés en sont pour quel­que chose et nous devons le sa­voir !

Aujourd’hui, par le biais du Tchad, j’ai pu connaître l’Afri­que, ce tout autre continent, mys­térieux, périlleux. Un mission­naire sherbrookois y avait ouvert un collège chrétien et demandait mes services. J’ai aussi travaillé dans un orphelinat et j’ai suivi pendant six mois des stages de moniteur en alphabétisation. C’est à ce moment que j’ai appris la langue SARA, parlée dans la partie sud du Tchad par plus de 400 000 personnes.

Par cela j’ai touché la pensée, l’intimité du monde SARA. J’ai partagé avec lui des situations bouleversantes comme la famine qui faisait ravage à mon arrivée en janvier 83. Leur courage, ac­cueil et hospitalité, même en crise, fut pour moi une école de vie. Tout portait les traces de ce cauchemar.

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J’ai vu des gens au seuil de la mort, des enfants décharnés, dé­laissés par des mères vidées de lait, de tout. Il fallait les nourrir à la sonde tellement ils étaient déshydratés et leur estomac diminué de volume. En trois centres im­portants, j’ai participé à la distri­bution de vivres style « soupe po­pulaire ». J’ai vu les gens des vil­lages changer à vue d’œil. La faim travaille la violence, la ma­ladie, le défaitisme, la rancune, la convoitise, le vol. Plusieurs nécessitaient des soins hospita­liers mais l’hôpital le plus près qui dessert plus de 50 000 per­sonnes était littéralement bondé de cas spéciaux. Des centaines d’enfants étaient assis aux portes de cet hôpital attendant d’être nourris. On dénotait à leurs che­veux décolorés et à leur engour­dissement, un marasme avancé. Certains sont morts, d’autres en sont sortis mais marqués à tout jamais dans leur vie. Les missions devaient se débrouiller et organiser du secours d’urgence car l’aide internationale se faisait attendre. Nous étions totalement dépassés par l’étendue générali­sée de la famine. Ce fut une scène brutale inoubliable que de voir les mères assises, dépourvues de moyens, calebasses vides à leurs pieds et leurs enfants tétant un sein désert.

Les récoltes de 1985 furent pratiquement nulles, en majeure partie à cause d’une saison des pluies écourtée mais aussi à cause des conflits armés. Les gens avaient peur de semer et de voir réduit à rien le fruit de leur travail car plusieurs villages furent sac­cagés. C’est un pays continuelle­ment en guerre depuis son indé­pendance de 1960 mais voilà que les phénomènes naturels de la dé­sertification commencent sérieu­sement à se faire sentir. Ils de­vront, avec les années, expéri­menter l’usage de nouvelles feuilles et graines de la saison sèche et s’y soustraire. Situé presqu’au centre de l’Afrique, le Tchad est le deuxième pays le plus pauvre au monde avec un salaire de 15 cents de l’heure et 110 $ U.S. annuel par habitant. La population du Tchad est de 4 millions et plus, divisée en 12 ethnies et parlant 110 dialectes différents… On s’imagine les problèmes engendrés par une telle diversité de peuples.

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Présentement en démarche pour un retour au Tchad, je n’at­tends que certaines confirmations pour fixer mon nouveau départ. J’ai tenté, auprès d’organismes, d’obtenir du matériel servant à la création d’un centre d’alphabéti­sation. Pour mon soutien. Ce sont des amis et des églises qui me sont solidaires et qui montrent ainsi l’importance de l’alphabéti­sation comme projet de dévelop­pement d’un peuple. Je vous dis LAPIA NGAY ce qui veut dire « Bonjour beaucoup » en langue SARA et j’espère vous avoir mis la puce à l’oreille en vous faisant connaître davantage le Tchad.

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