Tiré de la Gazette des femmes
Janvier/février 1986, Vol. 7 no 5
Les nouvelles caisses des marchés d’alimentation sont des bijoux de microélectronique ! Elles savent « lire » et même « parler » Mais pour les caissières, ce progrès se traduit par des cadences accrues, de maigres taux horaires, l’absence de sécurité d’emploi et l’apparition de problèmes de santé.
Vers 10 heures 01, lundi matin, à la caisse d’un nouveau supermarché d’alimentation de la région de Montréal. Je suis seule à la caisse : personne devant, personne qui attend derrière. La caissière « scanne » mes petits pois et mes pintes de lait à une vitesse qui tient de la prestidigitation.
9 heures 32, un autre lundi matin, dans la région de Québec cette fois. Même scénario ! Légèrement ahurie et quelque peu étourdie, je propose à la jeune caissière de prendre son temps (mollo quoi !) lui disant que je ne suis pas trop pressée. « J’peux pas, j’peux pas madame ! » Et mes petits pois et tout ce qu’un panier à provisions peut contenir d’aberrations et de bonnes occasions continuent à défiler et à atterrir sans grâce sur les convoyeurs.
Mais qu’est-ce qui fait donc courir ainsi les caissières ? Les « items/minute », voyons donc ! Aussi incroyable que cela paraisse, le temps de travail hebdomadaire des caissières – et donc leur chèque de paye – n’est pas stable : il varie en fonction de leur productivité.
Une caissière qui passe, par exemple, 19 articles en une minute peut décrocher une vingtaine d’heures de travail la semaine suivante. Si elle ne fait que 10 « items/minute », elle n’aura qu’une dizaine d’heures; si elle conserve trop longtemps la même moyenne, même si elle est excellente, elle se verra soustraire plusieurs heures de travail. Et ce mal des « items/minute » (ou temps d’encaisse) aurait même tendance à se répandre à l’ensemble des chaînes d’alimentation.
La caissière doit avoir en mémoire quelque 200 codes à quatre chiffres qui identifient les fruits et légumes, sinon elle les cherche sur une liste, pendant ainsi de précieuses secondes. Et si le Code produit universel (CPU) ne s’imprime pas sur le lecteur optique malgré deux ou trois essais, il lui faut alors composer à la main la dizaine de chiffres du code et encore là, au bout de la semaine, les « items/minute » baissent.
J’ai rencontré deux jeunes caissières qui travaillent à l’un de ces nouveaux supermarchés. Elles ne pouvaient s’empêcher de nous dire « Savez-vous ce qu’on est nous autres les caissières ? Des sandwiches ! On est pris en sandwich entre les clients pis les patrons. Des robots, ça ferait pareil. » Et tout ça pour un salaire moyen de 4.75 $ l’heure ! Par exemple, dans un magasin où le chiffre d’affaires est de un million de dollars par semaine, s’il y a cinq caissières qui gagnent 5,25 $ l’heure, c’est beau; et elles doivent travailler au rythme effarant de 22-23 « items/minute ». Et les postes de responsabilité pour les femmes ? N’y comptez surtout pas, ils sont pratiquement inexistants.
Une ex-caissière qui a travaillé pendant un certain temps au rythme soutenu de 27 « items/minute », nous dit : « Faudrait que vous le fassiez juste une heure, une fois dans votre vie. Il n’existe aucune sécurité d’emploi, et aucune ancienneté n’est reconnue.
Même si ça fait un an et demi que tu travailles dans un de leurs magasins, si une jeune rentre et travaille plus vite, elle passe avant toi. Quand je suis arrivée, on m’avait promis de l’avancement. Avec ce que je sais aujourd’hui, je n’y retournerais jamais. Je suis trop amère. J’aurais l’impression de me prostituer. De toute façon, je ne suis plus capable avec mon bras. C’est là que je l’ai achevé. »
Car il n’y a pas que pression constante, la compétition entre « les vite » et les « pas vite », la monotonie du travail, la machine qui claironne le prix de chaque article, l’absence de sécurité d’emploi. Il y a aussi ces gestes répétés à cœur de jour. Il y a tous ces malaises et maladies liés à ce bijou de technologie moderne qu’est le « scanner ». Les caissières qui utilisent le balayeur au laser ont la peau sèche et ont toujours soif, de façon anormale. Des maux de hanche, de dos, des tendinites, des « tennis elbow », des bursites sont fréquents parce que cent fois sur le « scanner » il faut remettre ça. Et vite, toujours plus vite, si elles veulent avoir la « chance » de conserver leur emploi. Une grande centrale syndicale tente depuis le début d’aider ces travailleuses dans leurs revendications, mais l’employeur fait tout en son pouvoir pour privilégier un syndicat de boutique. Comme le disent si bien les caissières : « Le vrai « bargain », c’est nous autres. » Les chiffres leur donnent raison.1 Alors qu’ailleurs dans le domaine de l’alimentation, environ 33 % du chiffre d’affaires est réservé aux salaires, avantages sociaux du personnel, etc., dans ces nouveaux supermarchés, un gros 3 % constitue la tranche salariale. Qui dit mieux ?




