Comment le castor devint solidaire

1 Décembre 1986

Le Castor avait une sortie le samedi soir et il entra dans un magasin de vêtements pour s’acheter un nouveau costume.

Les premiers vêtements qu’il vit portaient accrochée une grande étiquette rouge et blanche qui exhortait : « Buy Canadian ! » Un frisson de patriotisme parcou­rut notre ami jusqu’au bout de sa queue plate et il se mit à examiner les vêtements… Bon tissu, belle coupe, ils avaient fière allure. Mais quand le Castor vit les prix, il eut un malaise et il passa aux vêtements voisins.

Il ne tarda pas à se rendre compte que les vêtements les moins chers ne portaient pas l’éti­quette à la feuille d’érable, mais de petites étiquettes discrètes qui disaient « Made in Taiwan », « Made in India », « Made in China ».

Il ressortit finalement avec un très beau costume « Made in Taiwan », tout heureux d’avoir réa­lisé une économie de 30 $.

Satisfait, il acheta le journal et entra prendre un café (eh oui, ce Castor avait de déplorables habi­tudes alimentaires !). Alors qu’il feuilletait « Le Laborieux », un titre lui accrocha l’œil : « 300 Cas­tors mis à pied à la Maple Leaf Textile ». Décidément, l’industrie du textile n’allait pas bien à Castorland : depuis quelques an­nées, beaucoup d’usines avaient fermé et celle où notre Castor travaillait était menacée de ferme­ture.

Ce Castor-là n’était pas le plus bête de sa famille et il se mit à réfléchir :

« C’est à cause de la concur­rence de la Corée, de la Chine, de Taiwan, se dit-il : là-bas, la main-d’œuvre coûte presque rien, alors ils peuvent vendre leurs produits moins chers que nous ».

Rendu à ce point, notre Castor se sentit soudainement coupé en deux : il était à la fois un Produc­teur qui voulait garder sa job et sa paye et un Consommateur qui cherchait les aubaines, et chaque moitié nuisait à l’autre.

Comme ce Castor était le plus intelligent de sa famille, il lui vint rapidement un « flash » :

« Si les Producteurs de Taiwan, de Chine et de Corée réussis­saient à avoir des salaires compa­rables à ceux des Castors, se dit-il, nos salaires ne seraient plus tout le temps menacés de baisse ou de disparition. Et le formi­dable pouvoir d’achat de ces mil­lions de Producteurs ouvrirait sû­rement des débouchés intéres­sants pour les produits casto­riens. Alors, plutôt que d’essayer de concurrencer Taiwan, il fau­drait aider les Taiwanais à avoir de meilleurs salaires ».

Notre Castor ne le savait pas encore, mais il venait de s’enga­ger sur un chemin plein de palpi­tantes découvertes. (À suivre)

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