Corridart : Il y a 50 ans…

14 mai 2026

Il y aura 50 années cet été, alors que Jean Drapeau, maire de Montréal, et Vladinir Promislov, maire de la ville de Moscou, levaient leurs verres au restaurant Hélène-de-Champlain en l’honneur des Jeux olympiques, le sport amateur n’était pas leur seul point en commun. À peine quatre jours avant le défilé de la torche olympique et l’ouverture des Jeux, le maire de Montréal ordonnait le démantèlement nocturne et la confiscation d’une exposition extérieure installée le long des 9 km de la rue Sherbrooke qui séparent la rue Atwater du nouveau Stade olympique.

Cela donnait écho à une razzia semblable effectuée à Moscou en septembre 1974 sur une exposition d’art non officiel tenue sur un terrain vague dans la capitale soviétique, s’attirant la critique internationale. Dans les deux cas, des bulldozers et une variété de véhicules lourds furent utilisés pour saccager ces expositions à ciel ouvert.

Malgré son ampleur, Corridart est demeuré d’actualité régionale, un fait divers rapidement oblitéré par le tsunami médiatique que furent les Jeux de 1976. La plupart des artistes participants ont appris du sort de l’exposition le lendemain.

L’évènement de 365 000 $ était subventionné par le ministère de la Culture du Québec, coordonné par le Comité organisateur des Jeux (COJO) et démonté en catimini par la Ville de Montréal, durant la nuit du 13 au 14 juillet 1976. Pour ceux et celles qui ont osé revendiquer leurs droits, la courbe d’apprentissage dans ce labyrinthe juridique allait être raide et couteuse.

Pour la plupart, nous étions jeunes et crédules à l’endroit du libéralisme de notre société à l’époque. Après tout, en juin de l’année précédente l’Assemblée nationale n’avait-elle pas adopté la Charte des droits et libertés de la personne ? Laurent Lami, du secteur des Arts visuels du COJO, l’avait bien résumé : “Vous étiez innocents”.

Le démantèlement de cette exposition qui souhaitait aussi intégrer des prestations théâtrales et littéraires hors les murs demeure une anecdote révélatrice sur la fragilité de nos droits qui peuvent être ainsi transgressés d’un simple revers de la main dans le ‘meilleur pays du monde’. Mais pour moi, à l’âge de 24 ans, ce qui fut le plus révélateur n’est pas autant ce geste de la part d’un mégalomane notoire, mais plutôt la suite des choses puisque l’Affaire Corridart allait durer 12 ans. Les embûches et les impasses se sont multipliées tout au long de cette saga juridico-politique qui a mis en relief les lacunes et la partialité de notre système, trop complexe pour expliquer ici. Durant toutes ces années, le soutien altruiste et inconditionnel de nos avocats David Appel et Pierre Grenier fut à la fois une bouée et un phare dans notre offensive contre le système et ses intervenants, pour défendre une exposition que nous n’avions jamais même vue !

Le fait demeure que malgré les remontrances du ministre L’Allier à l’encontre du geste du maire Drapeau, que j’avais personnellement interpellé au Centre d’Art Orford le 24 juillet 1976, et celles de nombreuses personnalités, les œuvres ont demeuré séquestrées dans la fourrière municipale durant plus de 40 jours, bien au-delà de la durée des Jeux. Pour une quinzaine d’artistes qui ont voulu récupérer leurs œuvres, et ainsi oser se prémunir de leurs droits les plus fondamentaux, cet épisode allait rapidement se transformer, sans exagérations, en une véritable dédale kafkaesque. Pour ajouter l’insulte à l’injure, les artistes ont ensuite reçu une facture de plus de 5 000 $ pour leurs frais de saisie. Le COJO, propriétaire de la majeure partie des installations, n’a rien fait pour les artistes. Son président, Roger Rousseau, nommé à son poste par Jean Drapeau en 1972, s’est abstenu de commenter, se contentant d’envoyer quelques militaires canadiens récupérer les restes des installations du COJO, à la fourrière en août. Tandis que les artistes constataient que certaines œuvres avaient disparu complètement, et que les autres avaient toutes été endommagées.

Une grande partie de l’exposition, ai-je appris par la suite, appartenait au COJO. Ces 71 modules en tubes métalliques jaunes arborant des textes et des agrandissements de photos historiques de la rue Sherbrooke reliaient physiquement et visuellement l’ensemble de l’exposition. Certaines photos exhibées sur ces structures furent la source du mécontentement du maire.

Dispersées çà et là tout au long du parcours bordant la rue Sherbrooke, on avait  installé à intervalles irréguliers des œuvres créées par des artistes indépendants. Les seize concepts, dont le mien, avaient été sélectionnés lors d’un concours public. De nombreux artistes avaient ainsi perdu l’occasion de faire valoir leur art durant les Jeux de 1976, mais seuls les artistes, semble-t-il, qui étaient propriétaires de leurs œuvres avaient un recours légal. Melvin Charney, dont la démolition au grand jour de son oeuvre est vite devenue un symbole de ce fiasco, ne se comptait pas, ‘hélas’ dit-il, parmi eux.

Les témoignages de nombreux compatissants réputés, ou d’adversaires, se succédèrent durant les 3 semaines passées en Cour supérieure. En mai 1981, le juge Deslauriers rejeta la cause de la poursuite dans un jugement réactionnaire de plus de 70 pages.

Les artistes faisant maintenant face à une facture salée pour les frais de cours, ont porté la cause en appel. Sous le leadership de Pierre Ayot, l’atelier de la Galerie Graff a imprimé un coffret de gravures originales des artistes-appelants. Les ventes de cette édition nous ont permis de financer notre lutte. L’administration Doré succéda à celle de Drapeau pour régler hors cours en 1988. L’Université Concordia possède des archives du procès et des artefacts de l’exposition.

Plusieurs acteurs et témoins de ce scandale invraisemblable sont aujourd’hui décédés : Le maire Jean Drapeau, Jean-Paul L’Allier, ministre des affaires culturelles de l’époque et ancien maire de Québec, le juge Ignace Deslauriers, Roger Rousseau, Président et chef de la direction du COJO, Melvin Charney, l’architecte planificateur de l’exposition et artiste participant, l’artiste Pierre Ayot de l’atelier de gravure Graff, Claude Thibodeau, Kina Reusch, Yvon Cozic, et probablement d’autres.

Les 21 et 22 mai, au Centre des Mémoires Montréalaises présentera une exposition d’images ainsi que deux films sur Corridart.  1210, boulevard Saint-Laurent. Montréal. 

 

 

 

 

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